Il envoie des SMS à sa femme enceinte et se fait virer: au travail, le smartphone perso devient envahissant et rend fou les dirigeants, certains veulent l'interdire, d'autres y voit un avantage
L'addiction aux smartphones commence à poser problème en entreprise. Selon un sondage, 70% des dirigeants observent des conséquences négatives sur la performance des salariés. Mais certains patrons voient aussi leur inté

Il grignote tout, petit à petit: le temps de sommeil, le temps de loisirs, et même le temps de travail. Le smartphone prend de plus en plus de place dans nos vies. Posé sur le bureau ou dans une poche, il nous accompagne partout.
Nombreux sont ceux qui checkent leurs notifications ou qui scrollent machinalement aux toilettes ou sur leur lieu de travail. Ce qui commence à poser problème aux employeurs... "Franchement le téléphone, c’est un fléau, un enfer", s'exclame Nicolas*, directeur d'Ehpad dans le sud de la France.
"Dans les couloirs, je vois très souvent les employés avec leur téléphone, ils checkent leurs messages, ils répondent rapidement... ", raconte-t-il à BFM Business. Un temps, il a pensé à interdire les téléphones portables personnels.
Il a aussi réfléchi à donner une prime à ceux qui le laisseraient au casier. Mais ces deux solutions se sont avérées trop compliquées à mettre en oeuvre. D'autant, avoue-t-il, qu'il est très difficile de recruter dans le médico-social.
70% observent des conséquences négatives sur la performance des salariés Et il n'est pas le seul à trouver cet usage inquiétant. Selon un sondage mené en juin 2025 par l’Observatoire Santé Pro BTP et l’Ifop, plus de 9 dirigeants sur 10 se disent préoccupés par l'usage personnel du smartphone en entreprise. 70% observent des conséquences négatives sur la performance des salariés, 63% sur la qualité de leur travail et 61% sur leurs capacités cognitives.
Cette emprise du smartphone ne doit pas être sous-estimée. 57% des adultes présenteraient un usage compulsif de leur smartphone, dont 38% un usage proche de l’addiction, selon un autre sondage de Santé Pro BTP. "Une dépendance qui ne peut rester sans effet dans la sphère professionnelle, engendrant des risques pour la sécurité au travail, pour la qualité des relations humaines et la qualité du travail", estime son président Hervé Naerhuysen.
Mais les employeurs ont-ils pour autant le droit d'interdire le téléphone portable? Sur le principe, non, mais il peut y avoir des exceptions, selon l'article 1121-1 du Code du travail. À condition que les restrictions soient justifiées et proportionnées.
Par exemple pour des raisons de sécurité, lors de la conduite d'un engin, lors de la manipulation de certains produits chimiques, lorsqu'il y a une proximité avec des machines spécifiques ou lorsqu'il y a un risque de confidentialité avec des informations sensibles... "L'employeur peut aussi restreindre l'usage du téléphone en cas de contact clientèle si l'image de l’entreprise est en jeu", ajoute Caroline Diard, professeure de management. Viré pour avoir envoyé des messages à sa femme enceinte de 7 mois Mais certains employeurs vont encore plus loin.
Le jour de son retour au travail après un arrêt pour accident du travail, Lorenzo Piesset est convoqué dans le bureau du directeur. Le verdict tombe: c'est le licenciement. Son employeur, la société Renard qui vend du matériel de BTP, lui reproche d'avoir utilisé son téléphone sur le lieu de travail.
"Ma femme est enceinte de 7 mois, il me semblait légitime de lui envoyer des messages pour prendre des nouvelles fréquentes, d'autant qu'elle commençait à avoir des contractions", raconte-t-il à BFM Business. Mais son patron ne l'a pas entendu de cette oreille. "J'étais complètement sous le choc et perdu, quand il m'a dit que j'étais viré je ne comprenais pas, je m'entendais bien avec tout le monde, mes collègues aussi étaient choqués...
", témoigne le jeune homme de 23 ans. Aujourd'hui, il se dit angoissé et sans rentrée d'argent à quelques semaines de la naissance de sa fille. Il va tenter de contester cette décision devant les prud'hommes.
Contactée, l'entreprise n'a pas répondu à nos sollicitations. D'autres salariés témoignent de l'interdiction des téléphones portables sur leur lieu de travail: "Ma patronne à la boulangerie me le prenait tous les jours pour pas que je l’aie sur moi", raconte ainsi une internaute sur Tiktok. "J’ai déjà vu une clause dans un contrat de travail dans un cabinet d’expert-comptable avec une interdiction totale du téléphone portable, à mon avis ça n’est pas justifié", ajoute Caroline Diard.
Un objet hybride: des messages perso et des appels pro au même endroit Sans aller jusqu'à ce genre de mesures, de nombreux employeurs s'interrogent sur la manière de réguler l'usage du téléphone au travail. Selon Caroline Diard, si le téléphone occupe une place si sensible, c'est parce qu'il s'agit d'un objet spécifique. "C'est devenu un objet doudou qui transporte notre vie, quand on n'a plus de batterie, c'est la panique", analyse la chercheuse.
Dans les emplois de bureau, "de moins en moins d'entreprises fournissent un téléphone pro à leurs équipes, ce qui pose question", estime-t-elle. Ainsi, le smartphone occupe une place ambiguë. "C'est à la fois un objet personnel, avec vos conversations, vos photos, votre vie privée et un objet professionnel, avec lequel vous devez répondre aux coups de fil de clients etc.
", explique Caroline Diard, pointant "une imbrication entre les temps et les espaces professionnels et personnels". Le smartphone réunit ainsi sur une même interface les usages professionnels et personnels. Au bureau, difficile donc de le mettre en mode avion ou en silencieux, au risque de louper un appel professionnel.
Ça arrange les salariés... et les patrons Alors faut-il revenir à un cloisonnement plus strict entre la sphère privée et professionelle? Globablement, elle estime qu'on aura du mal à revenir sur l'hybridation du travail notamment avec le télétravail car souvent "ça arrange à la fois les employés et les employeurs".
"Certes les employés utilisent un peu leur téléphone au travail, mais bon nombre d'entre eux ont aussi leur boîte mail professionnelle sur leur téléphone perso. Donc finalement, ça arrange aussi le patron: il ne vous aura pas officiellement dérangé mais vous allez peut-être voir le mail et y répondre", explique-t-elle. Et du côté des salariés?
"Dans les entretiens que je mène, ils me disent que c'est gagnant-gagnant", assure-t-elle. "Les salariés aiment bien aller à un rendez-vous médical le midi, c'est rentré dans les usages, ils me disent qu'ils ont tellement de flexibilité que s’il faut finir un truc le dimanche, ce n'est pas si grave. ” Mais alors comment faire quand l'usage du smartphone au travail devient vraiment excessif?
Les managers ont deux solutions, selon Caroline Diard. "Soit crever l’abcès et dire à la personne qu'elle a un usage un peu excessif", explique-t-elle. "Soit utiliser le management par objectif en constatant que le rapport demandé n'a pas été écrit dans les temps, ce qui est un constat factuel, puis interroger les cause: 'Peut-être que tu te disperses ou que tu as un problème de concentration, qu'est-ce que tu pourrais faire pour améliorer ça?
'" Dans l'Ehpad qu'il dirige, Nicolas le fait remarquer à ses employés mais "sans reproche, sans faire d'histoires", explique-t-il. La situation le met dans l'embarras, car il le reconnaît, il est lui-même souvent absorbé par son téléphone. La ligne rouge, pour lui, c'est de ne pas checker son téléphone devant les résidents.
Et surtout de ne pas prendre en photo ou en vidéo les résidents. Depuis qu'il a vu passer des exemples dans d'autres établissements de soignants qui publiaient des images de résidents sur les réseaux sociaux, c'est sa plus grande crainte. "Mais on a encore jamais eu le cas, à ma connaissance.
" "On doit être dans la bienveillance, dans la bientraitance. Les résidents sont des personnes à part entière et être sur son téléphone c’est faire comme si elles n’étaient pas là", explique-t-il. Il essaie de sensibiliser ses équipes à l'idée "qu’on apporte du soin ou du confort, on est présent pour la personne, si on est sur notre téléphone, on est pas vraiment là".