Start-up : pourquoi les grands groupes doivent guérir leur allergie au risque
CHRONIQUE - Frileux face au risque, les grands groupes français peinent encore à faire confiance aux start-up. Une faiblesse qui freine l’innovation et le financement de la tech tricolore.

Immuable, la scène se répète depuis des décennies dans les salles de réunion des grandes entreprises du CAC 40. Et confine à l’absurde. D’un côté, le fondateur d’une start-up prometteuse, technologie de rupture sous le bras, cherche un partenaire solide pour passer à l’échelle. De l’autre, tout sourire, les managers d’un groupe affichant sa « stratégie d’open innovation », le torse bombé, le verbe haut sur les sujets de tech et de souveraineté. Mais au moment de signer, ces fiers rebelles préféreront décrocher leur téléphone pour signer avec un grand nom de la tech américaine.
« Le syndrome IBM », comme le définit Pierre-Eric Leibovici, cofondateur du fonds d’investissement Daphni, un esprit libre dans le monde feutré du capital-risque français. Autant dire les choses simplement : en France, les grands groupes ne savent pas intégrer les start-up. Ils ne savent pas non plus travailler avec elles.
Les comités exécutifs de ces entreprises sont totalement allergiques au risque, et préfèrent travailler avec les grands de la tech. C’était autrefois IBM, c’est aujourd’hui Microsoft, Google ou Salesforce. C’est plus rassurant, plus sûr pour sa carrière, on ne risque pas de perdre sa place en cas d’échec. C’est encore pire lorsque ces grands groupes font leurs emplettes : acquérir une start-up pour ensuite l’étouffer sous des couches de process et de reporting trimestriel est érigé ici en sport national.
Dans son livre Innovation2 (Editions Anne Carrière), Paul-François Fournier dresse le même constat sur le volet de l’argent. Lui-même au cœur du système de financement des start-up dans le pays, le directeur exécutif de Bpifrance rappelle que les grands groupes français investissent 20 à 25 milliards d’euros par an en R&D. S’ils en réorientaient 20 % vers l’acquisition et la prise de participation dans des start-up, cela représenterait environ 5 milliards d’euros supplémentaires injectés dans l’écosystème – le capital-risque français pèse aujourd’hui 8 milliards.
L’effet serait double : alimenter les deeptechs qui manquent cruellement de capitaux, et créer des sorties, les fameux « exits », qui permettent aux fonds de réinvestir et de faire tourner la machine. La deeptech française aurait besoin de 35 milliards d’euros dans les cinq ans à venir, mais on attend toujours beaucoup trop de l’argent public.
Drones, IA militaire, spatial… ces start-up françaises de défense qui passent à l’offensive
Paul-François Fournier est le premier à souhaiter que l’Etat joue un rôle moins central, qu’il soit « moins systémique ». En réalité, l’écosystème de l’innovation en France aurait besoin d’un choc culturel. Les grands groupes ont trop longtemps regardé les start-up comme des fournisseurs parmi d’autres, non comme des partenaires stratégiques. Seule exception à la règle, le secteur des biotechs qui a été le premier à déléguer sa recherche aux start-up, il y a une quinzaine d’années, ce qui lui a notamment permis d’apporter une réponse rapide à la crise du Covid. Dans l’urgence, ces partenariats stratégiques, doublés de prise de participation capitalistiques, ont démontré leur efficacité.