Son fonds fait la chasse aux pépites européennes : comment Guillaume Decugis veut faire gagner l’Europe dans la bataille de l’IA
PODCAST - Guillaume Decugis cogère chez Serena Ventures un fonds de 100 millions d’euros dédié aux couches d’infrastructure et de data. Sa conviction : l’Europe a les ingénieurs pour gagner la bataille de l’IA, à conditi

Guillaume Decugis a mis vingt ans d’entrepreneuriat dans la tech derrière lui avant de passer de l’autre côté de la table et de devenir investisseur. Sa thèse : les Européens excellent dans les technologies conceptuelles — bases de données, outils de développement, middlewares — mais peinent à en faire des standards mondiaux. Avec Data Ventures, le fonds DeepTechs de Serena Capital, il met en pratique les leçons qu’il a tirées de son expérience dans la Silicon Valley et à New York.
Polytechnicien, il aurait pu suivre la trajectoire balisée des grandes écoles françaises des années 1990. Il a choisi Stanford. Et Stanford a tout changé. « Quand on faisait une grande école dans les années 1990, monter une boîte, ce n’était pas forcément le choix de carrière le plus évident, raconte-t-il. On avait cette peur de l’échec. » À Palo Alto, au cœur de la Silicon Valley, il découvre des professeurs qui ont fondé des entreprises, qui les ont plantées, qui en ont remonté d’autres — et qui ne sont pas sous les ponts.
Les Américains ont rattrapé leur retard dans le mobile en 6 ans
De retour en France au tournant des années 2000, il fonde MusicWave, plateforme de musique à la demande pour les opérateurs mobiles, à une époque où l’Europe régnait sur le GSM et où les États-Unis accusaient plusieurs années de retard sur le mobile. La boîte est vendue à OpenWave, coté au Nasdaq, pour 130 millions de dollars. OpenWave lève 250 millions dans la foulée. « On s’est dit qu’il y avait quand même un truc avec le Nasdaq qui donnait une liquidité d’accès au marché incroyable », se souvient l’entrepreneur.
L’intégration ne fonctionne pas, OpenWave revend l’actif à Microsoft, qui l’intègre à la plateforme musicale de la Xbox. Belle sortie, mais leçon retenue : les Américains ont rattrapé six ans de retard mobile en quelques années. Guillaume Decugis repart monter une plateforme de widgets sur mobile, l’App Store avant l’App Store, et se heurte à Steve Jobs et Android. « On avait la bonne vision, mais on a exécuté moins bien », admet-il
« On passe à une intelligence industrielle » : quand l’IA d’un Français dame le pion aux géants américains OpenAI ou Anthropic
Mais cet échec est pour lui structurant. Ce qui fait gagner les Américains dans la tech, ce n’est pas la qualité de leurs applications ni même leurs technologies fondamentales. C’est leur capacité à penser en enablers : construire la couche sur laquelle les autres vont construire. iOS, Android, les frameworks applicatifs, les bases de données : autant d’infrastructures qui dictent comment l’innovation se déploie ensuite.
C’est précisément sur ce terrain qu’il fonde, avec Bertrand Diard, l’un des rares Français à avoir mené une IPO au Nasdaq, le fonds Data Ventures, adossé à Serena Ventures. Cent millions d’euros, un mandat exclusivement consacré aux infrastructures et à la data, et une géographie délibérément paneuropéenne. Le constat de départ est simple : Snowflake a des cofondateurs français, Datadog a un fondateur français, GitLab un fondateur néerlandais. Les Européens sont excellents sur ces couches conceptuelles, mais le modèle de Venture Capital européen s’est développé de façon hyperlocale, fonds français finançant les meilleures boîtes françaises, fonds allemands finançant les meilleures boîtes allemandes.
Encourageant pour la souveraineté technologique européenne
Data Ventures ne fait pas de B2C, pas d’applications, pas de hardware. Il fait de la chasse aux pépites. Une chasse automatisée : 5 000 profils de fondateurs suivis en permanence sur LinkedIn, surveillance des tendances GitHub, le YouTube du code, réseau de Chief Data Officers et de CTO interrogés régulièrement sur ce qui les empêche de dormir. C’est par ce biais que le fonds a repéré Emmi AI, jeune pousse autrichienne basée à Linz, spécialisée dans les modèles d’IA appliqués aux lois de la physique. Le fonds participe à son tour de seed, le plus gros tour de seed autrichien à l’époque, la boîte ouvre un bureau à Paris pour attirer des talents, et Mistral la rachète un an plus tard.
Comment Donald Trump accélère malgré lui l’essor de la tech européenne et de l’IA made in Europe
Une histoire encourageante pour la souveraineté technologique européenne. Mais un long chemin reste à faire. Selon lui, « LVMH [propriétaire de Challenges ; ndlr] ou Danone participent à la souveraineté naturelle de la France parce que ce sont des leaders mondiaux. » Son modèle de référence n’est pas une hypothétique Silicon Valley européenne, mais Israël : un pays sans marché intérieur significatif qui produit des champions tech mondiaux, accepte qu’ils s’inscrivent au Nasdaq et qu’ils s’américanisent en partie, mais en tire emplois qualifiés, cash et l’un des écosystèmes les plus dynamiques au monde.