L'hyperphagie, le trouble du comportement alimentaire que le cinéma continue de massacrer
Le film d'horreur «Saccharine», en salles depuis le 3 juin, suit une héroïne qui souffre d'hyperphagie. Et prouve que la pop culture a encore beaucoup de mal à offrir une représentation nuancée et réaliste des TCA, surto
Anaïs Bordages – Édité par Émile Vaizand – 13 juin 2026 à 9h00
Il s'agit du trouble du comportement alimentaire (TCA) le plus répandu. Pourtant, vous n'en avez peut-être jamais entendu parler. L'hyperphagie (ou hyperphagie boulimique ) est une compulsion douloureuse qui se traduit par l'ingestion incontrôlée de grandes quantités de nourriture, jusqu'à provoquer un inconfort physique. Pour celles et ceux qui en souffrent, la nourriture est utilisée à la fois comme réconfort et outil de diversion, la douleur physique venant soulager et remplacer, temporairement, le mal-être psychique.
L'hyperphagie touche 3 à 5% de la population française , contre 1,5% pour la boulimie et 1% pour l'anorexie. Pourtant, ce trouble du comportement alimentaire est difficile à repérer, y compris par les personnes qui en souffrent, ce qui mène à de fréquents retards de diagnostics. Les représentations médiatiques –au pire grossophobes, au mieux inexistantes– conduisent ainsi les patients à assimiler leur trouble à un simple problème de gourmandise, une absence de volonté, voire un trait de leur personnalité… Difficile de savoir qu'on souffre d'une maladie dont on ignore l'existence.
Lucy Bassett , qui a souffert d'anorexie, est professeure et chercheuse à l'université de Virginie, aux États-Unis. Elle a mené une enquête, publiée en septembre 2023 dans la revue scientifique Journal of Eating Disorders , sur la représentation des troubles du comportement alimentaire dans les films et les séries, après avoir constaté la disparité entre sa propre expérience et ce qu'elle voyait à l'écran. «J'étais quelqu'un ayant un TCA à la quarantaine, j'allais chez le médecin et personne ne bronchait. Je pense même que personne ne l'avait remarqué. Donc j'ai vu à quel point le stéréotype pouvait affecter le monde réel, y compris le monde médical. Or, c'est à travers les représentations médiatiques que beaucoup de gens s'instruisent sur le sujet.»
Elle et sa coautrice Maya Ewart ont compilé tous les personnages de la pop culture américaine atteints d'un trouble du comportement alimentaire, de 1981 à 2022. Les résultats ont confirmé leur hypothèse de départ: les films et séries offrent «des portraits simplistes et sensationnalistes des TCA, qui ne s'alignent pas avec les données réelles» .
La plupart du temps, le personnage souffrant d'un TCA est «une jeune femme riche, blanche et mince, tandis que les hommes, les personnes racisées, les personnes âgées et les personnes LGBT+ sont sous-représentées dans ces productions médiatiques» . Or, même si les statistiques sont encore limitées, les hommes représentent un tiers des cas de boulimie et presque un quart des cas d'anorexie. «Une autre idée reçue véhiculée par ces productions est qu'il faut nécessairement être gros pour faire de l'hyperphagie, ou être maigre pour être anorexique ou boulimique. Alors que la réalité est bien plus complexe que ça.»
L' anorexie mentale est le trouble le plus représenté à l'écran, alors qu'il est le moins répandu dans la réalité. On a tous en tête des représentations médiatiques et culturelles de l'anorexie: les livres d'Amélie Nothomb, le film Je vais bien, ne t'en fais pas , de Philippe Lioret (2006), ou encore Black Swan , de Darren Aronofsky (2011). La boulimie, elle, est souvent tournée en dérision dans la pop culture, notamment dans les séries et films d'adolescents, où elle est dépeinte comme le régime préféré des mean girls (littéralement «vilaines filles»): moins une maladie qu'une quête narcissique de perfection. Une de ses victimes les plus notoires est Blair Waldorf (jouée par Leighton Meester), la peste de la série Gossip Girl (2007-2012). Mais en ce qui concerne l'hyperphagie, la situation est encore plus dramatique.
Dans la pop culture, les personnages qui mangent beaucoup le font souvent à des fins comiques, quand leur surpoids n'est pas utilisé pour souligner leur vilenie, leur stupidité et leur indolence (pensez à la famille Dursley dans la saga Harry Potter ). S'ils sont gros, ils sont souvent affublés de prothèses venant accentuer leur poids et dépeints comme d'irrépressibles gourmands. C'est le cas par exemple de Monica Geller (Courteney Cox) dans les flash-backs de Friends , vêtue d'un costume grossissant et sans cesse recouverte de tâches de mayonnaise. Si le personnage utilise la nourriture pour apaiser certaines de ses névroses, cela n'est jamais véritablement creusé.
Lucy Bassett l'a observé, il est rare que la pop culture s'intéresse en profondeur aux causes des TCA, alors que comme beaucoup d'addictions, les compulsions alimentaires sont la plupart du temps le reflet d'un mal-être psychique qui peut avoir une multitude de sources: deuil, traumatisme, anxiété, etc. Dans la réalité, beaucoup de cas d'obésité peuvent être liés à l'hyperphagie; l'intellectuelle féministe Roxane Gay aborde d'ailleurs le sujet dans son livre Hunger (paru en France en 2019). Pourtant, la cause psychologique d'un surpoids n'est quasiment jamais évoquée dans les œuvres de fiction.
Pire, lorsque l'hyperphagie est explicitement représentée, c'est d'une manière grossière, sensationnaliste et offensante. Nouveau film d'horreur de la talentueuse réalisatrice australo-américaine Natalie Erika James (à qui l'on doit notamment Relic , sorti en 2020 ), Saccharine est visible dans les salles françaises depuis le 3 juin 2026.
On y suit Hana (Midori Francis), une étudiante en médecine qui souffre d'alimentation compulsive et déteste son corps rond. Malgré un sujet prometteur, le film s'engouffre dès ses premières secondes dans les pires clichés grossophobes , à base de gros plans répugnants sur le visage de l'héroïne, recouvert de gras et de sucre, ou d'effets sonores amplifiant chaque bruit de mastication et d'engloutissement. (Le saviez-vous? On peut être gros et beaucoup manger sans s'en mettre partout.) Le monstre qui hante Hana dans le film est quant à lui un cadavre obèse. Des images qui, loin de susciter de l'empathie, privilégient un choc gratuit, au lieu d'explorer l'intériorité de l'héroïne.
À peu près nous devant le film Saccharine , de Natalie Erika James, avec Midori Francis (Hana). | Program Store / Shadowz
Ce n'est pas le seul exemple. En 2022, The Whale , de Darren Aronofsky, racontait les derniers jours d'un homme de 272 kilos, incarné par Brendan Fraser à l'aide d'une prothèse et d'effets spéciaux. De la musique sombre et menaçante au design sonore, en passant par les mouvements de caméra et les gestes de l'acteur, tous les choix esthétiques contribuent à faire du personnage une bête de foire, un monstre grotesque aussi fascinant que repoussant.
Ces représentations violentes et extrêmes entraînent une stigmatisation de celles et ceux qui souffrent réellement d'hyperphagie et participent à la méconnaissance de ce trouble . «Les gens vont se dire: “Bah, moi je ne suis pas comme ça, je ne suis pas grotesque” , analyse Lucy Bassett. Il y a des répercussions pour les individus qui ne se sentent pas représentés, qui ne comprennent même pas qu'ils pourraient eux aussi être concernés et peuvent se dire: “Je ne fais pas ce que fait la personne à l'écran, donc je n'ai pas de problème.” Or, on sait que les TCA sont déjà intrinsèquement liés au déni, aux voix qui nous disent qu'on fait la bonne chose, qu'il ne faut pas en parler. Donc ces mauvaises représentations renforcent ce sentiment et c'est dangereux.»
Y a-t-il malgré tout de bonnes représentations de l'hyperphagie dans la pop culture? On pense au très beau film A Ghost Story , de David Lowery (2017). Dans ce drame sur le deuil, une jeune femme incarnée par Rooney Mara devient subitement veuve. Lors d'une longue séquence, elle mange, bouchée après bouchée, une tarte entière laissée par une amie. Filmée en plan large, sans aucun sensationnalisme, la séquence illustre parfaitement le vide émotionnel et la douleur du personnage, qui ne mange pas par faim mais par mécanisme compensatoire.
Les meilleurs portraits de troubles du comportement alimentaire se trouvent peut-être dans les séries , qui ont le luxe de développer leurs personnages sur de nombreux épisodes. Dans Mad Men (2007-2015), le personnage de Betty Draper (January Jones) connaît une prise de poids considérable dans la saison 5. Dans une série qui accorde tant d'importance à l'addiction, le rapport de Betty à la nourriture est lui aussi représenté comme compulsif, empreint de honte et de souffrance.
Pour l'anorexie, impossible de ne pas citer la série britannique Skins (2007-2013) et le personnage mémorable de Cassie, joué par Hannah Murray.
Lucy Bassett évoque aussi la série Heartstopper (diffusée depuis 2022) et le personnage de Charlie (Joe Locke), qui souffre d'anorexie. «Il représente une des populations les plus à risques et pourtant sous-représentée dans la fiction: un homme gay, même s'il reste blanc, de classe moyenne et mince, et ne vient donc pas casser tous les clichés. Contrairement aux clichés, la cause de sa maladie n'est pas le désir de mincir, mais son anxiété et ses troubles psychologiques» , indique la chercheuse américaine. Pour garantir l'authenticité du récit, l'équipe de la série a travaillé avec Beat , la plus grande association caritative britannique spécialisée dans les troubles de l'alimentation.
Quand on demande à Lucy Bassett ce qu'il reste à faire pour mieux représenter les troubles du comportement alimentaire , elle prend un temps pour réfléchir devant l'ampleur de la question. «Les médias ont une responsabilité et la possibilité de raconter des histoires plus nuancées. C'est vraiment dommage, car on s'est beaucoup améliorés dans notre représentation de la santé mentale en général. Mais sur les TCA, pour l'instant, on est à la ramasse.»