Comment les Russes contournent au quotidien le «goulag numérique» de Vladimir Poutine
Face à la multiplication des blocages d'internet, la résistance technologique s'organise dans l'ombre en Russie. La population utilise de nombreux outils innovants pour maintenir la connexion.
Coupures d'internet mobile, blocages de services étrangers et menace d'un internet national totalement isolé: en Russie, naviguer librement en ligne semble de plus en plus compliqué. Le Kremlin, soucieux de contrôler sa population qui présente des signes d'agacement face à la guerre et à l'inflation, renforce son goulag numérique. La population russe doit user de stratagèmes pour y échapper.
Pour passer entre les mailles de cette toile restrictive, un outil baptisé Meshtastic gagne en popularité. Cette technologie, développée dans les années 2020 et déjà populaire chez les amateurs de radio ou les survivalistes, permet d'échanger des messages sans connexion internet, ni réseau mobile. Comment? En se basant sur de petits appareils appelés «nœuds», équipés d'émetteurs radio utilisant la technologie LoRa, pour Long Range . Ces derniers peuvent transmettre de petites quantités de données sur environ 15 kilomètres, dans le meilleur des cas.
Concrètement, quand un utilisateur écrit un message depuis son smartphone, celui-ci est transmis au nœud via Bluetooth ou Wi-Fi , puis envoyé par ondes radio vers d'autres nœuds du réseau. Le message traverse ainsi plusieurs nœuds intermédiaires jusqu'à son destinataire, tout en étant chiffré de bout en bout. Pratique.
La technologie, facilement accessible via le commerce en ligne, semble avoir la cote: plus de 12.500 nœuds ont été actifs en Russie au cours des deux dernières semaines, principalement dans la région de Moscou. Les performances de cette technologie restent toutefois limitées. Dans les grandes villes, les interférences réduisent la portée de ces appareils à faible puissance. Il faudrait théoriquement près de 200 relais successifs pour transmettre un message depuis l'étranger jusqu'à Moscou sans internet . Un véritable casse-tête.
D'autres alternatives ambitieuses émergent. MeshCore , lancé en 2025, repose aussi sur la technologie LoRa, mais distingue les appareils utilisateurs des relais spécialisés. Cette architecture décuple la portée du réseau. Près de 1.800 récepteurs de ce type seraient déjà actifs en Russie, selon le média d'investigation russe The Insider , majoritairement dans la capitale.
Un autre projet, Reticulum, envisage de créer une alternative totalement décentralisée à internet , non pas à travers un réseau unique, mais en bâtissant des milliers de petits réseaux interconnectés. Tout cela pour envoyer des messages? Pas seulement. Les utilisateurs les plus avancés transforment aussi leur nœud en passerelle entre le réseau radio et internet. À l'aide de mini-ordinateurs Raspberry Pi, ils peuvent recevoir des courriels, consulter des flux Telegram ou transmettre des informations entre différents réseaux. Tout ça même lors d'une coupure d'internet.
Les réseaux radio ne sont pas les seules alternatives. En 2025, Jack Dorsey, cofondateur de Twitter , devenu X, a présenté BitChat, une messagerie fonctionnant principalement via Bluetooth. Pour faire simple, les messages circulent directement entre les smartphones à proximité, servant de relais dans un réseau maillé qui ne nécessite ni numéro de téléphone, ni carte SIM, ni serveur central.
Une dernière technologie attire particulièrement l'attention en Russie: Delta.Chat. Contrairement à Meshtastic ou BitChat, cette messagerie nécessite toujours une connexion internet. Son principal avantage est de reposer sur les protocoles du courrier électronique. Résultat: si la Russie n'autorisait un jour que certains services internet , bloquer Delta.Chat serait très compliqué. L'empêcher de fonctionner reviendrait presque à bloquer tous les services de messagerie électronique.
L'avantage de Delta.Chat réside dans des messages chiffrés et un système de serveurs spéciaux appelés «chatmail», pour éviter les blocages ou la surveillance. Cette approche a déjà été testée en Iran, selon The Insider . Lorsque l'accès à internet y a été restreint, des utilisateurs ont pu continuer à communiquer grâce à ces relais préparés à l'avance.
Ces outils de résistance technologique permettront-ils de remplacer internet en Russie ? Pas totalement. En cas d'arrêt complet du réseau national, aucun VPN, messagerie ou navigateur alternatif ne maintiendrait un accès complet. À cela s'ajoute la capacité des autorités à surveiller les communications radio et à localiser les émetteurs, ce qui entraverait l'efficacité de solutions alternatives.