"On n'a ni argent ni majorité" : le gouvernement Lecornu a-t-il encore des marges de manœuvre pour répondre à la crise sociale ?
L'intersyndicale appelle jeudi à une grande mobilisation sur la thématique du pouvoir d'achat, tandis que les organisations de jeunesse poursuivent leurs opérations de blocage. Face à la persistance de la grogne…
La colère ne retombe toujours pas. Après des semaines de blocages des lycées et des universités, mais aussi plusieurs manifestations à l'initiative notamment des gilets jaunes, place, jeudi 5 novembre, à une grande journée de mobilisation interprofessionnelle nationale à l'appel de l'intersyndicale. Parmi les nombreuses revendications, les syndicats demandent notamment l'ouverture immédiate, dans toutes les entreprises et branches, de négociations pour augmenter les salaires et mettre en œuvre l'égalité salariale femmes-hommes, l'augmentation des pensions des retraités et de la valeur du point d'indice des fonctionnaires.
À lire aussi Revalorisation des salaires, services publics, "justice fiscale"... Quelles sont les revendications des syndicats pour la grève du 5 novembre ? Pour le gouvernement de Sébastien Lecornu, cette nouvelle journée de mobilisation s'annonce, encore une fois, à haut risque.
Après avoir concédé plusieurs mesures à destination des lycéens – sans que cela ne suffise à éteindre complètement la mobilisation –, l'exécutif est cette fois sommé de trouver des réponses à la crise sociale profonde qui traverse le pays. Et notamment des solutions face à l'épineuse question du pouvoir d'achat. "Des débats légitimes, mais des débats d'élection présidentielle"Mais en a-t-il encore les moyens ?
"D'un point de vue budgétaire", les capacités d'action du gouvernement sont "évidemment très faibles", reconnaît un ministre. Après un recul du PIB au premier trimestre, une stagnation au deuxième, la croissance française a encore reculé de 0,1% au troisième. L'exécutif cherche à réaliser 43 milliards d'euros d'économies, avec pour objectif de tenir le déficit à 5% du PIB l'an prochain, et alors même que les taux d'intérêt sur la dette sont au plus haut depuis vingt ans.
Les débats sur le projet de loi de finances ont lieu en ce moment même dans une Assemblée nationale toujours sans majorité. "Il n'y a pas de marges de manœuvre budgétaires, elles sont même négatives. Répondre aux jeunes par de nouvelles dépenses, et donc du déficit, c'est donner d'une main ce qu'on leur reprendra de l'autre quand ils devront payer l'addition", alerte un député macroniste.
"Il est vain de demander quoi que ce soit à un gouvernement faible et qui n'a que quelques mois. Il est vain pour le gouvernement de faire des promesses qui seront tenues (ou pas) par leurs successeurs. "Un député macronisteà franceinfoLe gouvernement de Sébastien Lecornu, qui vit sous la menace perpétuelle d'une censure, connaît déjà sa date de fin : la présidentielle de mai prochain.
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"On n'a ni argent ni majorité, et la présidentielle est dans six mois", résume crûment un autre député du bloc central. Du côté de l'Elysée, on renvoie justement au scrutin du printemps prochain pour trancher ces grands sujets "macro-économiques, comme le coût du travail ou le financement des dépenses sociales". "Ce sont des débats légitimes mais des débats d'élection présidentielle", explique à France Télévisions l'entourage d'Emmanuel Macron.
"Le mouvement ne va pas s'arrêter"Mais pour les oppositions, il n'est pas question de relâcher la pression sur l'exécutif. "Ce n'est pas tout à fait nouveau de dire que l'on n'a pas de marges lorsque des mouvements sociaux surgissent, mais je leur réponds qu'ils n'ont plus le choix", argue Eric Coquerel, le président LFI de la commission des finances de l'Assemblée. "La gestion actuelle coûte plus cher que de répondre favorablement aux revendications.
Plus le gouvernement attend, plus ça va leur coûter cher. "Eric Coquerel, président LFI de la commission des finances de l'Assemblée à franceinfo"Le mouvement ne va pas s'arrêter. S'ils ne présentent pas des mesures à la hauteur, ce sera la démission de Macron à un moment", prédit ce proche de Jean-Luc Mélenchon.
"Je vais aller prendre Emmanuel Macron à l'Elysée par les pieds, je vais les secouer et vous allez voir que l'argent, il va tomber et qu'on va en trouver", s'est agacé mardi sur franceinfo Fabien Roussel, le candidat du Parti communiste à la présidentielle. La gauche réclame depuis longtemps de taxer davantage les grandes fortunes, via notamment la taxe Zucman, ou les grandes entreprises afin de dégager davantage de recettes, ce à quoi l'exécutif se refuse. "En matière fiscale, le gouvernement fait un choix fort : pas de hausse générale des impôts, ce qui reviendrait à casser notre croissance", avait déclaré le 1er octobre le ministre de l'Economie, Roland Lescure, lors du compte-rendu du Conseil des ministres.
Le Rassemblement national renvoie de son côté au débat budgétaire qui a lieu au Parlement. Pour trouver des marges de manœuvre, "il faut baisser la dépense publique", martèle ainsi le député RN Matthias Renault. "Concernant les revendications sociales, il y en a une qui a été rejetée à l'Assemblée" lundi matin, dénonce-t-il, à savoir "la baisse de la fiscalité sur le carburant" proposée par le groupe de Sébastien Chenu.
La baisse du gazole "tiendra au minimum trois mois"Sur ce sujet précis de la hausse brutale des carburants en lien avec la guerre au Moyen-Orient, le gouvernement rétorque qu'il a déjà engagé une action concrète en procédant au déstockage des réserves stratégiques de l'Etat. Ce qui a engendré "15 centimes de moins par litre de gazole en 48 heures", s'est réjoui le Premier ministre lundi. 15 centimes de moins par litre de gazole en 48 heures.
Près de 30 % des stations ont même baissé leurs prix d’au moins 20 centimes. La libération de nos stocks stratégiques produit ses effets. Et avec 10 millions de barils de gazole mis sur le marché sur trois mois, cette baisse va se poursuivre.
— Sébastien Lecornu (@SebLecornu) November 2, 2026"On n'est pas sur l'épaisseur du trait, cette baisse est sensible et se cumule avec la prime grand rouleur, vante un conseiller de l'exécutif. On a attaqué ce premier poste de dépense contrainte en faisant preuve d'ingéniosité puisque cela coûte zéro euro au contribuable. " Cette ristourne à la pompe risque cependant d'être éphémère.
"Cela tiendra au minimum trois mois", a assuré la porte-parole du gouvernement, Maud Bregeon, sur franceinfo. À lire aussi : Carte Suivez en direct l'évolution des prix de l'essence et du gazole dans les stations-service en France Sur le reste, le même conseiller cité plus haut l'assure : "Oui, il reste des marges de manœuvre, en fonction des revendications qui sont posées, mais cela se fera au détriment d'autres politiques publiques ou d'économies à réaliser lors du budget". La situation est bien différente de celle de décembre 2018, quand Emmanuel Macron avait lâché, lors d'une allocution télévisée, dix milliards d'euros pour calmer la colère des gilets jaunes.
Le président de la République disposait aussi d'une majorité absolue au Parlement. Faire un geste "pour survivre" ? Pour sortir de la crise actuelle, le gouvernement sait qu'il a besoin d'"un trophée, une victoire politique pour les syndicats qui leur permettra aussi de montrer qu'ils sont l'interlocuteur privilégié de l'exécutif", assure un conseiller du pouvoir.
Cette "solution symbolique" passera peut-être par un coup de pouce au niveau du smic. Cette revalorisation, prévue automatiquement chaque année en janvier, pourrait intervenir dès décembre, avec en plus un coup de pouce de 0,5%, soit environ 22 euros net par mois d'augmentation, selon les informations de France Télévisions. "Rien n'est décidé", a cependant assuré le ministre du Travail, Jean-Pierre Farandou, le 29 octobre sur France Inter.
Entre dynamisation des salaires et protection de l'emploi, "il y a des équilibres à trouver, c'est un chemin de crête", avait-il précisé. "Pour survivre, il n'est pas impossible que le gouvernement fasse un geste", assure une source au fait des tractations. Cela suffira-t-il à faire retomber la pression de la rue ?
Même dans les rangs des soutiens au gouvernement, on n'y croit guère. "Ce n'est pas en disant que l'on va augmenter le smic que l'on va calmer la grogne dans le pays, sachant qu'on a beaucoup de gens de la classe moyenne qui ne sont pas au smic et qui partent du principe qu'ils ont une véritable perte de pouvoir d'achat, soupire le député EPR (Ensemble pour la République) Ludovic Mendes. Ce sont des personnes que l'on retrouve aussi dans les manifestations.
"Au-delà des revendications concrètes portées par l'intersyndicale, le pouvoir politique se retrouve surtout bien en peine de répondre au malaise social grandissant dans la société. Et difficilement saisissable. "Cette colère est tellement difficile à quantifier et flécher.
Rien ne la calmera, observe un élu macroniste. On ne sait pas aussi à quel point elle est virulente. " Les candidats à l'élection présidentielle vont très certainement devoir adapter leur campagne à cette crise sociale dont on peine à distinguer l'épilogue.