Des milliards d'aides publiques et pourtant les entreprises françaises restent les moins rentables d'Europe, les plus taxées et celles qui consacrent la plus grande part de leur richesse aux salaires · Notitia
Des milliards d'aides publiques et pourtant les entreprises françaises restent les moins rentables d'Europe, les plus taxées et celles qui consacrent la plus grande part de leur richesse aux salaires
Selon une étude de Rexecode publiée en novembre, les prélèvements obligatoires sur les entreprises françaises restent nettement supérieurs à ceux de leurs concurrentes européennes, même après déduction des aides…
"Si nous supprimons toutes les aides aux entreprises, le déficit de l’État disparaît. " En août dernier, Jean-Luc Mélenchon livrait sa recette devant les patrons réunis à La REF sous l'égide du Medef. Le patron de la France Insoumise mettait ainsi en parallèle les 160 milliards d'euros du déficit public en 2026 et les 211 milliards d’euros d’aides dont bénéficient les grands groupes sans le moindre engagement de leur part.
Selon un recensement publié en octobre par Bercy, le montant de ces aides atteignait plutôt 166 milliards d'euros en 2024 au sens large mais cela reste toutefois supérieur au déficit public. Le débat sur les milliards d'euros de soutien public aux entreprises revient régulièrement sur la table. De quoi parle-t-on concrètement ?
D'abord de 27,1 milliards d'euros d'avantages fiscaux, notamment le crédit d'impôt recherche, de 24,4 milliards d'euros d'aides directes comme le soutien à l'apprentissage par exemple, aux énergies renouvelables ou encore les investissements industriels dans le cadre de France 2030. À cela s'ajoutent 4,5 milliards d'euros d'exonérations ciblées de cotisations sociales, notamment pour les entreprises d'outre-mer (1,1 milliard d'euros), les heures supplémentaires dans les PME (865 millions d'euros) ou les structures d'aide à domicile (815 millions d'euros). Enfin, 3,9 milliards d'euros correspondent à des interventions financières de l'État, dont 1,7 milliard d'euros pour honorer les garanties sur les prêts garantis par l'État (PGE), 720 millions d'euros pour la réassurance des catastrophes naturelles et près d'un milliard d'euros de prêts et d'avances destinés à soutenir l'innovation.
Et ce montant grimpe à 166,1 milliards d'euros, soit 5,7% du PIB, si l'on intègre notamment les 64,7 milliards d'euros d'allègements généraux de cotisations patronales, les 22,6 milliards d'euros de taux réduits de TVA et les 19,1 milliards d'euros d'aides supplémentaires, principalement consacrées à la formation et à l'alternance. Si on le voit, il s'agit de dispositifs divers et non d'un chèque que l'État ferait aux entreprises chaque année, il s'agit de sommes importantes qui représentent un manque à gagner pour les finances publiques. Les entreprises françaises avantagées ?
Les entreprises françaises sont-elles pour autant avantagées ? Non, selon une nouvelle étude de l'institut Rexecode. Selon ce document de travail de l'économiste Anthony Morlet-Lavidalie publié en novembre 2026, les entreprises françaises supportent au contraire une fiscalité et des cotisations sociales nettement plus lourdes que leurs concurrentes européennes.
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Et les aides publiques, pourtant considérables, ne suffiraient pas à compenser cet écart. En 2025, les prélèvements obligatoires acquittés par les sociétés non financières françaises représentaient 25,7% de leur valeur ajoutée, soit le niveau le plus élevé parmi les grands pays de la zone euro (19,4% en moyenne), selon les calculs de Rexecode à partir des données d'Eurostat. Mais que se passe-t-il si l'on déduit maintenant les aides publiques ?
Pour faire son calcul, Rexecode retire les subventions versées aux entreprises pour soutenir leur activité ou leurs investissements, qui représentent 4,8% de leur valeur ajoutée. En revanche, l'institut ne retire pas les exonérations de cotisations patronales et les réductions d'impôts, pour une raison simple : les entreprises en ont déjà bénéficié puisqu'elles ont payé moins de charges et d'impôts. Les déduire à nouveau reviendrait donc à compter deux fois les mêmes aides.
L'institut ne retient donc pas l'ensemble des dispositifs comptabilisés comme des aides publiques par Bercy. Donc, une fois ces aides déduites, ce taux de prélèvement reste de 20,9% en France, contre 15,8% pour l'ensemble de la zone euro. Il est par exemple de 12,2% en Allemagne, de 17,5% en Espagne ou encore de 17,9% en Italie.
Autrement dit, après prise en compte des soutiens publics, les entreprises françaises supportent encore une charge supérieure de 5,1 points de valeur ajoutée à celle de leurs homologues européennes. "Loin de traduire un soutien public excessif, ces aides compensent très partiellement un niveau de prélèvements obligatoires nettement plus élevé qu'ailleurs en Europe ou dans l'OCDE", écrit Anthony Morlet-Lavidalie, économiste chez Rexecode et auteur de l'étude. Des cotisations patronales beaucoup plus élevées qu'ailleurs L'une des principales explications de cet écart réside dans le financement de la protection sociale.
En France, les cotisations patronales représentent à elles seules 15,9% de la valeur ajoutée des entreprises, contre 10,6% en médiane dans la zone euro. Un différentiel de 5,3 points qui pèse directement sur les coûts de production et la profitabilité des entreprises. À ces cotisations s'ajoutent les impôts sur la production, qui présentent la particularité d'être dus indépendamment des bénéfices réalisés.
Ils peuvent donc peser sur les entreprises même lorsque leur activité est peu rentable, voire déficitaire. Selon les calculs de Rexecode, les cotisations patronales expliquent 5,3 points des 9,5 points d'écart de marge nette avec la médiane européenne, les salaires bruts 2,6 points et les impôts sur la production 1,8 point, d'autres postes venant compléter ou compenser ces différences. Ce constat intervient alors que le gouvernement cherche à dégager de nouvelles économies sur les dispositifs d'exonération de cotisations patronales.
Ces allègements, particulièrement importants au niveau du Smic, diminuent progressivement à mesure que les rémunérations augmentent. Leur coût pour les finances publiques se chiffre en dizaines de milliards d'euros chaque année. Le débat porte notamment sur leur efficacité pour soutenir l'emploi, mais aussi sur leurs effets potentiellement désincitatifs sur les augmentations salariales.
Mais l'étude de Rexecode met également en évidence une autre particularité française. La France serait le pays européen qui consacre la plus grande part de sa valeur ajoutée à la rémunération du travail. Cette part atteint 75,5% en France en 2025, contre 70% en médiane dans la zone euro.
Elle n'a pas diminué depuis 1990 et a même augmenté après la crise financière de 2008. "La France se caractérise ainsi par une double singularité", souligne Anthony Morlet-Lavidalie, évoquant "une profitabilité des entreprises parmi les plus faibles de l'OCDE" et "une part de la valeur ajoutée consacrée au travail parmi les plus élevées". Pour résumer donc : une fiscalité plus élevée, une part de la richesse consacrée aux rémunérations plus importante et donc une profitabilité des entreprises logiquement la plus faible d'Europe.
Il manque 50 milliards d'euros aux entreprises La marge brute peut sembler relativement confortable. Elle atteignait 32,2% de la valeur ajoutée en 2025, pratiquement le même niveau qu'en 1990 (32,5%). Mais elle est la plus faible parmi les grandes économies avancées selon les calculs de Rexecode à partir des données d'Eurostat et de l'OCDE.
Ces 32,2% sont à comparer aux 33,4% au Royaume-Uni, 35,2% aux États-Unis, 36,4% en Allemagne et 43,5% en Italie. Mais une fois déduite la dépréciation du capital, c'est-à-dire l'usure des équipements, des bâtiments ou encore des logiciels, la marge nette des entreprises françaises est même en fort recul, elle est passée de 16,9% de la valeur ajoutée en 1990 à seulement 12,8% en 2025, contre 22,4% en médiane dans la zone euro, selon Rexecode. Un écart de près de 10 points qui place la France à l'avant-dernier rang des 20 pays de la zone euro, seule l'Autriche affichant une marge nette encore plus faible.
Selon Anthony Morlet-Lavidalie, il manquerait ainsi environ 50 milliards d'euros d'excédent d'exploitation supplémentaire aux entreprises françaises pour retrouver le niveau moyen de marge nette qu'elles dégageaient dans les années 1990-2000. L'étude souligne que l'investissement net des entreprises, après déduction de la dépréciation, est passé de 6,5% de leur valeur ajoutée en 1990 à 3,2% en 2025. Une évolution qui pose la question de leur capacité à financer les investissements nécessaires à la transition énergétique, à l'intelligence artificielle ou à la réindustrialisation.
Ce constat peut certes être nuancé. Si les cotisations patronales pèsent sur les marges des entreprises, elles servent aussi à financer le modèle social français, dont bénéficient les salariés. Toute la difficulté consiste donc à concilier le financement de la protection sociale, l'augmentation des salaires et la capacité des entreprises à investir.