« Le laboratoire des nouveaux dérèglements du monde » : le conflit israélo-palestinien raconté au travers de cartes saisissantes dans un atlas
CHRONIQUE - Le dernier ouvrage de Delphine Papin et Gilles Paris s’avère essentiel pour comprendre les racines et les enjeux du conflit au Moyen-Orient. Il retrace à travers des cartes les guerres et plans de paix qui se

Il n’y aura pas de paix durable – et durable parce que juste – sans la création d’un Etat palestinien aux côtés d’Israël dans des frontières reconnues et une sécurité mutuelle. La solution dite à deux Etats reste depuis au moins trente ans le mantra de la diplomatie internationale dans la logique des accords d’Oslo. Longuement négociés sous le parrainage de Washington et scellés le 13 septembre 1993 par une poignée de main historique entre le Premier ministre israélien Yitzhak Rabin et le leader palestinien Yasser Arafat, ils restent la référence. Même s’ils ont été peu à peu vidés de toute réalité par les attentats terroristes du Hamas et d’autres groupes islamistes radicaux comme par la montée en puissance de l’extrême droite israélienne et notamment l’assassinat en 1995 d’Yitzhak Rabin. « L’alternative est sinistre : un Etat unitaire, façon Hamas ou ce qui est plus probable à la sauce messianique juive », souligne volontiers l’historien Elie Barnavi, ancien ambassadeur d’Israël en France.
Les massacres menés par le Hamas le 7 octobre 2023, les plus sanglants subis par Israël dans son histoire, et les guerres menées en représailles par l’État hébreu à Gaza d’abord puis au Sud-Liban et ensuite contre l’Iran ont ébranlé tout le Moyen-Orient. Ils ont aussi rappelé la centralité du conflit israélo-palestinien vieux désormais de plus de cent ans. La dimension religieuse de plus en plus évidente de l’affrontement entre ces deux nationalismes rend tout compromis encore plus difficile. On ne rend pas une terre donnée par Dieu.
Les colons multiplient les violences en Cisjordanie et le gouvernement de Benyamin Netanyahou, le plus à droite de l’histoire d’Israël, encourage la création de nouvelles colonies afin de rendre non viable tout futur Etat palestinien en morcelant ce qui serait son territoire. Ses ministres les plus extrémistes revendiquent leur volonté d’une annexion totale de ce qu’ils appellent la Judée-Samarie.
Faire dialoguer les textes et les cartes pour mieux comprendre les racines du conflit entre Israël et Palestine
« Jamais autant de pays dans le monde n’ont reconnu symboliquement un Etat de Palestine qu’en 2026 mais jamais cette perspective n’a semblé plus illusoire », pointent Delphine Papin et Gilles Paris dans l’introduction de leur livre Israël-Palestine, un atlas pour tout comprendre (Tallandier). Un ouvrage essentiel pour comprendre les racines et les enjeux actuel du conflit. « L’ambition de cet atlas est de revenir aux faits, à la vérité des cartes, au récit des étapes clés de cet affrontement et de ses répercussions internationales. Il rappelle le lourd héritage de l’histoire et le jeu des influences étrangères, expose les dynamiques internes des deux sociétés taraudées par une tentation de fuite en avant et décrit la reconfiguration de leurs périphéries », soulignent les deux auteurs.
Etat de Palestine : les limites d’une reconnaissance
Le pari est ambitieux et il est tenu. Dans la surabondance d’ouvrages consacrés à ce conflit celui-ci se caractérise par son choix assumé de vouloir donner au lecteur les moyens de comprendre en misant sur une très pertinente dialectique entre les textes et les riches infographies et cartes qui prennent aussi en compte les représentations que se font du conflit ses différents acteurs.
Ses racines sont celles d’une terre deux fois promise par les Britanniques lors de la Première Guerre mondiale dans leur combat contre l’empire ottoman. Londres encourage la révolte arabe contre le sultan promettant un grand royaume arabe indépendant et en même temps un « foyer national pour le peuple juif » en Palestine avec la déclaration Balfour en 1917. Avant même leur victoire et l’effondrement de l’empire, Britanniques et Français se partagent les territoires. « Les bases des disputes territoriales qui vont faire l’histoire du Proche et du Moyen-Orient sont donc posées dès la fin de la Première Guerre mondiale », rappellent les auteurs. Ils relèvent que les protectorats accordés aux puissances coloniales européennes ne peuvent que nourrir les frustrations des nationalismes arabes comme celles du projet sioniste de recréer un Etat juif après presque deux mille ans d’exil.
Les cartes des plans de paix, tous restés inaboutis, se ressemblent
A la fin de la Seconde Guerre mondiale, nombre de rescapés de la Shoah fuient vers la Palestine. En 1947, l’assemblée générale de la toute jeune ONU adopte un plan de partage de la Palestine offrant aux juifs du monde entier une terre et un asile. L’État d’Israël est proclamé un an plus tard, le 14 mai 1948, et aussitôt attaqué par les armées arabes. Mieux équipées mais surtout plus motivées, les forces juives remportent cette première guerre israélo-arabe et des centaines de milliers de Palestiniens fuient vers les pays voisins. Les suivantes, en juin 1967 puis en octobre 1973, élargissent le territoire de l’État hébreu devenu de plus en plus puissant.
Si la paix paraît toujours plus lointaine, les paramètres d’une résolution du conflit israélo-palestinien n’ont guère changé. La base d’un accord est celle des frontières de 1967, avant la guerre des Six Jours et l’écrasante victoire de Tsahal qui lui permit de conquérir Jérusalem est, le Sinaï et la Cisjordanie. Le Sinaï a été restitué à l’Egypte dans le cadre des accords de paix de Camp David en 1978. Les négociations entre Israël et l’autorité palestinienne menées sous parrainage américain avant d’arriver à un accord de paix définitif prévoyaient une restitution de 94 % à 96 % du territoire de la Cisjordanie ce qui permettait l’intégration des principaux blocs de colonies. En échange, Israël cédait des territoires d’une superficie équivalente au sud et une extension du territoire de Gaza qui aurait été reliée par un couloir à la Cisjordanie. Les cartes des successifs plans de paix tous restés inaboutis se ressemblent peu ou prou à quelques nuances près.
Israël-Palestine : le pire est-il encore à venir ? Les scénarios d’un conflit sans fin
Les questions les plus sensibles restaient et restent le statut de Jérusalem – dont l’État hébreu a fait sa capitale – et la question des réfugiés. Par trois fois un accord sembla à portée de main mais au dernier moment Arafat recula comme ensuite son successeur Mahmoud Abbas à Annapolis au Maryland en 2007. La grande erreur des accords d’Oslo fut de ne pas avoir commencé le processus de négociation par la reconnaissance de l’État palestinien afin de forcer Arafat à abandonner pour de bon l’uniforme du chef de guerre révolutionnaire au profit du costume du chef d’État. Devenir un Etat à part entière en effet cela oblige.
Des cartes saisissantes qui reflètent les peurs des Israéliens comme des Palestiniens
Cet atlas est d’autant plus nécessaire qu’il évite tout schématisme. Avec pédagogie, il montre les mutations sociologiques et politiques des sociétés israéliennes et palestiniennes. Cartes et infographies illustrent des données objectives telles que la démographie mais aussi expliquent comment Israël a gagné la bataille de l’eau, enjeu crucial dans la région. Une carte montre la diplomatie arabe d’Israël avec la signature des accords d’Abraham en 2020 normalisant les relations de l’État hébreu avec quatre pays arabes (Emirats arabes unis, Bahreïn, Soudan, Maroc) qui ont tenu malgré la guerre à Gaza. Mais les auteurs font aussi la part belle aux imaginaires. « Les massacres du 7 octobre perpétrés en Israël par le Hamas, les plus meurtriers depuis la naissance de l’État hébreu, ont ravivé un sentiment qui fait corps avec l’aventure sioniste depuis ses débuts : celui de devoir vivre en permanence avec une menace existentielle », rappellent les auteurs.
A ces peurs qui continuent de hanter la société israélienne malgré la puissance économique et militaire acquise par l’État juif répondent en miroir celles des Palestiniens qui ont subi à Gaza après le 7 octobre « la pire destruction jamais infligée par l’armée de l’Etat hébreu à l’un des territoires palestiniens ». Saisissantes sont à cet égard les cartes et infographies sur l’état des lieux à Gaza ou celles montrant le territoire de la Cisjordanie rongé par les colonies et les routes militaires. L’une des conséquences, lourde de menace pour l’avenir est aussi « l’affaiblissement de la société civile en Cisjordanie comme à Gaza de la société civile palestinienne » avec son tissu social d’intellectuels, de partis, d’ONG qui ont été longtemps à la pointe des mobilisations. Mais sans elles tout dialogue avec la société israélienne sera impossible.
Voici de quoi la tragédie de Gaza est le nom
L’ouvrage s’achève en élargissant la focale à toute la région alors que le Moyen-Orient devient « le laboratoire des nouveaux dérèglements du monde ». « La « pax hebraïca » que Benyamin Netanyahou veut imposer au Proche et au Moyen-Orient coïncide avec une remise en cause brutale de l’ordre international mis en place par les Etats-Unis après 1945 », rappellent les auteurs. En témoigne par exemple le plan de paix trumpien pour Gaza qui fait fi de toute implication ou même référence aux Nations unies. Les cartes de ce nouveau Moyen-Orient en gestation sont éloquentes avec entre autres celle d’un déplacement du centre de gravité du monde arabe du Levant vers la péninsule arabique avec un affaiblissement durable de l’Egypte, de la Syrie et de l’Irak. L’ouvrage se clôt sur l’éloquente carte de la Turquie d’Erdogan à la reconquête de son influence perdue. Le prochain sommet de l’Otan à Ankara les 7 et 8 juillet acte le toujours plus incontournable rôle géopolitique de ce pays désormais seule puissance militaire régionale avec – ou face ? – à l’État hébreu.
Israël Palestine, histoire, société, économie : un atlas pour tout comprendre. Delphine Papin et Gilles Paris, Tallandier Le Monde 144pp. 24 euros