« Le changement climatique a désormais la main » : nos forêts face à un point de bascule ?
Après 150 ans d’expansion, la forêt française commence à montrer des signes de fragilité, selon les derniers indicateurs quinquennaux publiés par l’observatoire des forêts françaises ce mercredi 1er juillet.

Après deux vagues de chaleur intenses et à l’aube d’une troisième, la forêt française risque encore de souffrir cet été. Plusieurs feux ravagent déjà les massifs du sud de la France : ce 2 juillet, 8 700 hectares sont partis en fumée. Au même moment, l’Observatoire des forêts françaises publiait ce mercredi 1er juillet les indicateurs de gestion durable mis à jour, comme tous les cinq ans. Une foultitude de chiffres qui dessine un bilan contrasté pour l’Hexagone et la Corse.
Depuis la révolution industrielle et le milieu du XIXe siècle, les terres délaissées par l’agriculture plus intensive avec la mécanisation et la chimie ont en effet permis à la forêt de se réinstaller. Depuis 150 ans, la forêt progresse donc en France. Elle couvre désormais plus de 17 millions d’hectares, soit 31 % de l’Hexagone et de la Corse. Sur les seules 40 dernières années, cette surface a progressé de 21 %, gagnant 3 millions d’hectares, l’équivalent de la superficie de la Belgique. Le volume de bois sur pied (sans les branches) a aussi augmenté de 63 %, pour atteindre 2,8 milliards de m3.
Une bonne nouvelle pour l’environnement. D’autant que les arbres sont de plus en plus gros, et participent massivement au stockage du carbone. Entre 2015 et 2020, les forêts hexagonales et les produits bois ont séquestré 47,4 millions de tonnes de CO2 par an. Plus de 19 millions de tonnes de CO2 ont aussi été évitées chaque année grâce à l’usage du bois en substitution d’autres matériaux.
Inquiétudes sur la régénération des forêts
Une richesse française aussi, avec une vraie valeur économique : le total du bois récolté en 2023 est estimé à 3,6 milliards d’euros, auxquelles il faut ajouter 700 millions d’euros pour les autres ressources fournies (viandes de gibier, champignons, miel ou encore sapins de Noël). Au total, la filière bois (sylviculture, transformation du bois, industrie du papier…) pèse pour 0,6 % du PIB de la France et représente 200 000 emplois directs (-5 % depuis 2018). Sans compter tous les services rendus non marchands comme la purification de l’eau, de l’air, la protection contre l’érosion, les avalanches ou pour la qualité de vie et les loisirs.
Changement climatique : la forêt française doit adapter son modèle pour survivre
Pour autant, si la fresque historique de la forêt est plutôt positive, les signaux d’alerte se multiplient. Depuis quelques années, le stock de bois à l’hectare se stabilise. Si les gros bois progressent, les bois plus petits et donc plus jeunes stagnent depuis 15-20 ans. « Un point d’attention pour le renouvellement forestier », interpelle Mathieu Dassot, ingénieur à l’IGN, l’institut national de l’information géographique et forestière. En cause notamment, les sécheresses qui augmentent les taux de pertes de nouvelles plantations, mais aussi la surpopulation d’ongulés qui se nourrissent des jeunes plants.
Autre inquiétude, si la forêt continue bien de séquestrer du carbone, cette capacité a baissé de 30 % en quatre ans. Car le changement climatique ampute l’accroissement des forêts de 4 %, tandis que le nombre d’arbres défoliés – ayant perdu toute ou partie de ses feuilles – a progressé de 2 à 15 % pour les feuillus, et de 2 à 6 % pour les résineux ces trente dernières années, avec une accélération nette durant la dernière décennie. Enfin, depuis 2015, les attaques de pathogènes sur les arbres ont également explosé (+ 175 % des surfaces touchées), quand 24 % des oiseaux forestiers sont désormais menacés.
Moins de vitalité des arbres, moins de croissance, et une mortalité qui explose de + 125 % en dix ans… De nombreux indicateurs montrent que la forêt est de plus en plus vulnérable : Résultat, si le bilan global entre accroissement, mortalité et prélèvement reste positif (+ 19,5 millions d’arbres), il a néanmoins été divisé par deux par rapport à la précédente valeur il y a 5 ans.
« Nous sommes à une période charnière, prévient Albert Maillet, de l’office national des forêts. Jusqu’à la fin du XXe siècle, l’activité humaine dictait directement l’évolution de la forêt française. C’est désormais le changement climatique qui a la main. » Et ses effets sont encore incertains. Si les canicules exceptionnelles de 1976 et de 2003 ont permis d’évaluer les dommages d’un épisode ponctuel, les arbres bénéficiaient alors d’un retour rapide à la normale. Or, les sécheresses s’enchaînent désormais presque en continue chaque année, rendant encore incertaines les conséquences à long terme.
Forêts : un placement qui rapporte à la fois au portefeuille et à la planète
Il va donc falloir « accompagner l’adaptation de la forêt », avertit Nicolas Picard, directeur du groupement d’intérêt public Ecofor : en revoyant certains itinéraires de sylviculture, en privilégiant la diversité des essences, des patrimoines génétiques, en sélectionnant les individus les plus résistants, et en plantant des essences nouvelles, plus à même de résister au climat de demain. Un vrai chantier d’adaptation.