Technologie trop complexe, dépendance aux expertises étrangères, usines exposées aux frappes russes... L'Ukraine a le feu vert de Trump pour produire des missiles Patriot mais c'est loin d'être gagné
Lors du dernier sommet de l'Otan en Turquie, Donald Trump a annoncé qu'il allait autoriser l'Ukraine à fabriquer sur son sol des missiles antiaériens pour faire face à la menace balistique russe.

C'est un soutien d'un nouveau genre pour l'Ukraine. Emmanuel Macron a annoncé ce lundi 13 juillet que la France va produire sous licence en Ukraine des bombes AASM (Armement Air-Sol Modulaire), des missiles antiaériens Aster 30 et des missiles de croisière Scalp. Quelques jours plus tôt depuis le sommet de l'Otan à Ankara, Donald Trump indiquait qu'il allait autoriser Kiev à "fabriquer des Patriot", un système nécessaire pour intercepter les missiles balistiques tirés par la Russie.
Ces annonces ont été saluées par Volodymyr Zelensky, le président ukrainien. Elles interviennent à un moment compliqué pour son pays en matière de défense antiaérienne. Les missiles russes continuent de faire des dégâts en Ukraine.
Sa capacité à les intercepter est largement entamée par de faibles stocks en matière de protection anti-ballistique. Une longue production Mais, la production sous licence en Ukraine de missiles antiaériens français ou d'intercepteurs américains ne règlerait pas le problème de l'Ukraine à court terme et soulève de nombreuses interrogations. Tout d'abord le délai: Volodymyr Zelensky a affirmé que son pays sera "en capacité" de produire les missiles du systèmes Patriot "d'ici à la fin 2026".
Une date bien plus optimiste que celle envisagée par les spécialistes de la question. Ces derniers imaginent un début de production bien plus long en raison du niveau de sophistication des missiles du Patriot, les Pac-3. "Pour toute fabrication d'armement relativement sophistiquée, la mise en place des processus, des chaînes de production, la formation du personnel, l'acquisition des composants et toute la logistique nécessaire prennent au moins un an, dans le meilleur des cas.
Mais le plus souvent, plus l'arme est complexe et plus elle comporte de composants, de puces et de capteurs, alors le délai est long", explique à BFM Business Huseyn Aliyev, professeur à l'université de Glasgow et spécialiste du conflit russo-ukrainien. Dans le cas du Pac-3, il faut compter environ 24 mois pour produire le missile. Aujourd'hui, deux pays ont déjà obtenu de telles autorisations.
En 2024, l'Allemagne a obtenu le droit de produire des missiles PAC-2 qui ne sont pas les plus récents en la matière. "La mise en place de la ligne de production allemande a pris environ quatre ans", souligne pour sa part Timur Kadyshev, chercheur à l'université d'Hambourg spécialisé en maîtrise des armements et technologies émergentes. L'autre pays est le Japon dont "la production actuelle est estimée à environ 30 intercepteurs PAC-3 par an".
"Ce que je retiens de ces deux exemples, c'est que la production sous licence a historiquement généré des volumes d'armes inférieurs et des délais plus tardifs que ce que l'annonce initiale laissait présager", poursuit le chercheur à BFM Business. Des spécialistes américains pour conseiller les Ukrainiens? La mise en place des lignes de production suscite aussi des interrogations.
"J'imagine qu'une expertise américaine sera nécessaire, notamment celle de spécialistes travaillant probablement chez Lockheed Martin", prédit Huseyn Aliyev. "Ils devront fournir de nombreuses instructions, probablement du matériel et des composants de base, ainsi qu'une formation approfondie. Et je suppose qu'au départ, la plupart des ingénieurs et des spécialistes en hautes technologies devront être américains, car il s'agit d'un système d'armes de très haute technologie qui exige des connaissances techniques très pointues.
Même le moteur lui-même, le turboréacteur à propergol solide, est très difficile à fabriquer et à assembler", imagine Huseyn Aliyev. Ce dernier estime que la production de missiles du système Patriot "requiert des compétences d'ingénierie très pointues, probablement indisponibles en Ukraine actuellement". Il imagine alors une production dans un pays d'Europe de l'Est ce qui permettrait aussi de se protéger d'une éventuelle attaque russe.
Cela permettrait d'éviter d'envoyer du personnel civil américain dans un pays en guerre. "Sans ces spécialistes étrangers, il sera impossible de lancer la production de systèmes complexes. Fabriquer des armes sophistiquées en Ukraine, pays en guerre, comporte des risques", alerte à BFM Business Siemon Wezeman, chercheur sur les transferts d'armes au SIPRI (Institut international de recherche sur la paix de Stockholm).
Il voit aussi "un risque politique", car "la Russie pourrait y voir une ingérence supplémentaire dans le conflit" et pourrait s'en prendre à ces sites de production. Une menace évoquée aussi par Timur Kadyshev. "Toute installation contribuant à la défense de l'espace aérien ukrainien devient une cible prioritaire", d'après lui.
D'autant que la sécurité industrielle (manipulation d'explosifs et de propergol) "impose des distances minimales entre les bâtiments, ce qui oblige l'usine à s'étendre sur un vaste site plutôt que de tenir dans un bâtiment unique". Cette contrainte et la menace russe peuvent "réduire le rendement d'une chaîne de production dont l'objectif premier est le volume". "L'Ukraine fabrique des explosifs et du propergol sous les bombardements depuis quatre ans.
La question n'est donc pas de savoir si cela est réalisable, mais quel en est le coût en termes de production", analyse Timur Kadyshev. Et selon lui, "produire un missile comme celui pour le Patriot en Ukraine impliquerait d'utiliser les usines existantes, actuellement saturées par la production de missiles d'attaque terrestre, et non des missiles de défense aérienne". "Si l'on souhaite implanter la production du Patriot dans ces usines, il faudrait soit considérablement agrandir les installations, soit choisir entre produire des Patriot ou des moyens de toucher la Russie", prédit-il auprès de BFM Business.
Les frappes ukrainiennes dans la profondeur russe sont un atout majeur pour Kiev, afin d'entraver la logistique militaire ennemie, faire pression sur la société russe et isoler la Crimée annexée. Une licence n'exempte pas d'une "dépendance" L'autre question concerne le partage des technologies et du savoir-faire. "Les États-Unis se sont toujours montrés très réticents à transférer des technologies, en particulier des technologies de pointe, à qui que ce soit", rappelle Siemon Wezeman.
Cette technologie peut par exemple concerner le système de guidage ou le logiciel du système américain. "Le système de guidage sera livré des États-Unis sous forme de kit. Il vous suffira de l'installer.
Le logiciel proviendra également des États-Unis", imagine Siemon Wezeman pour qui il restera une forme de "dépendance" vis-à-vis de Washington. Autre problème, les stocks américains d'intercepteurs ont été fortement entamés par la guerre au Moyen-Orient. Alors les Ukrainiens pourraient produire le missile, mais dépourvu du système de guidage par les États-Unis qui prioriseraient leur propre armée.
Une autre interrogation concerne le degré d'implication de Lockheed Martin, maître d'œuvre dans la production du missile. Selon The Kiyv Independant, l'entreprise américaine soutient l'octroi de ces licences à l'Ukraine. "Après tout, leur objectif est de faire du profit", selon Siemon Wezeman.
Finalement, l'octroi des États-Unis à l'Ukraine d'une telle licence pourrait davantage revêtir d'un choix politique de la Maison Blanche qu'une véritable mesure de soutien à Kiev. "Il s'agit peut-être d'une façon de dire: 'nous faisons tout notre possible pour aider les Ukrainiens, mais c'est difficile. Ne nous blâmez pas.
Les Ukrainiens n'arrêtent pas de nous reprocher de ne pas les approvisionner. On leur propose une production sous licence pour qu'ils arrêtent de se plaindre'", interprête le chercheur du SIPRI. La décision américaine permettrait alors de remplacer les livraisons à Kiev et de les rediriger vers ses propres arsenaux.
Pendant ce temps, les frappes russes, elles, se poursuivent et la fabrication de missiles par Moscou s'est accélérée depuis le début de la guerre en Ukraine. Au moins deux personnes ont encore été tuées dans l'est de Kiev, après une alerte aux missiles balistiques émise par l'armée ukrainienne. D'après l'ONU, le mois de juin 2026 a été le plus meurtrier pour les civils en Ukraine depuis avril 2022.