Jamais le football n’a autant été menacé par la folie des grandeurs. Mais malgré l’Argentine, Trump et Infantino, il a sauvé sa peau.
Jamais un Mondial n’a été aussi ouvertement malmené par l’ingérence politique, l’appât du gain et la violence tolérée sur le terrain. Heureusement, à la fin, c’est l’Espagne et son modèle de jeu collectif qui l’ont empor

Malgré le prix indécent des billets, les matchs coupés en quatre par des pauses fraîcheur pour aussi étancher la soif des publicitaires et la mi-temps de la finale qui s’est éternisée sur 27 minutes dont 11 consacrées à un show boursouflé, botoxé ; malgré Donald Trump capable de faire retirer par son ami Gianni Infantino le carton rouge d’un joueur américain, le comportement odieux des joueurs paraguayens et argentins trop souvent protégés par les arbitres, ou l’équipe d’Iran traitée en paria ; malgré les tentatives jusqu’au bout de l’américaniser, de le trumpiser, de l’infantiniser, à la fin, le football a quand même sauvé sa peau.
Comme Gary Cooper dans Le train sifflera trois fois ou Matt Damon dans L’Odyssée, le foot a souvent été cerné par les « méchants », et l’on ne parle pas du surnom ridicule que s’étaient donnés Kylian Mbappé et les Bleus avant de perdre trop gentiment (2-0) en demi-finale contre l’Espagne. Non, le foot a dû affronter des vrais « bad guys », sans foi ni loi autre que celle de la jungle. Certes, ce n’est pas la première fois qu’il doit se défendre contre l’ingérence politique, le dollar roi et la folie des grandeurs, mais jamais ces fléaux n’avaient ainsi été assumés au grand jour. Jusque-là, les coups se faisaient en douce, ni vus ni connus. Pendant un mois, ils ont été revendiqués avec fierté.
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Tout a basculé le 6 juillet. Jusque-là, cette Coupe du monde avait ressemblé à un gigantesque Disneyland du ballon rond : le spectacle était un peu gnangnan (combien de bons matchs au premier tour ?), mais les caisses se remplissaient à vue d’œil, les stades étaient pleins et les supporters avaient l’air contents. Et puis Donald Trump a demandé et obtenu du président de la Fifa, Gianni Infantino, qu’une commission « indépendante » (sic) réexamine le carton rouge récolté par l’attaquant américain Folarin Balogun lors du 16e de finale contre la Bosnie-Herzégovine (2-0). Cette intervention de la VAR (assistance vidéo à l’arbitrage) américaine à mèche orange s’est faite en direct de la Maison Blanche. « Cet arbitre (le Brésilien Raphael Claus) qui est un peu suspect si vous regardez son passé a pris une décision incroyable (…) Alors, oui, j’ai demandé une nouvelle analyse par la Fifa » s’est vanté Donald Trump sous l’œil des caméras du monde entier.
La Coupe du monde de foot aux Etats-Unis : Disneyland s’est transformé en maison des complots
Même Vladimir Poutine n’avait pas osé une telle intervention lors de la Coupe du monde 2018, en Russie. Trump lui, n’a pas hésité. Pourquoi se serait-il gêné alors qu’il savait très bien que son « ami » Gianni Infantino ne pouvait rien lui refuser ? A partir du moment où l’autorité suprême du football, la Fifa, n’était plus capable de protéger la réputation de ses arbitres et l’impartialité de leurs coups de sifflet, le tournoi a basculé dans une autre dimension.
Trop de décisions sont devenues suspectes. Pourquoi l’arbitre ouzbek Ilgiz Tantashev n’a-t-il donné aucun carton jaune aux Paraguayens qui multipliaient les provocations et les fautes contre les Français en huitièmes de finale ? Pourquoi, au même stade de la compétition, l’arbitre français François Letexier a-t-il annulé un but égyptien pour une faute commise plus tôt dans la soirée alors qu’il l’a accordé aux Argentins, dans les mêmes circonstances, en fin de match (3-2) sans même demander l’intervention du VAR ? Messi était-il protégé ? Les pays européens défavorisés ? Sous le poids de tous ces doutes, l’atmosphère bon enfant du premier tour s’est vite évaporée. « Disneyland » s’est transformé en maison des complots.
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Heureusement, après tant de vilénies, tout s’est terminé par un « happy end », comme il se doit en Amérique, ou en tout cas à Hollywood. Le football a été sauvé. Il y eut d’abord les arrêts spectaculaires de Vozinha le gardien cap-verdien, les passes au cordeau de Michael Olise, les buts splendides de Kylian Mbappé, Lionel Messi, Jude Bellingham ou Erling Haaland, les supporters écossais en kilts et les fans norvégiens en train de ramer, Time Square aux couleurs du monde entier, et pour couronner le tout, la victoire 1-0 de l’Espagne en finale contre l’Argentine.
Car imaginons un instant le pire : que dimanche soir, les Argentins aient égalisé avant de l’emporter au bout des prolongations ou aux tirs au but. Quelle souffrance ç’eût été que de les voir à nouveau triompher alors qu’ils n’avaient rien produit sur le terrain. Aucun tir avant la 117e minute ! C’est seulement après le coup de sifflet final qu’ils se sont déchaînés. Le défenseur argentin Nahuel Molina a gratuitement asséné un coup de poing dans le torse de Rodri, son coéquipier Leandro Paredes a écopé d’un carton rouge à retardement pour avoir plaqué Gavi au sol, un membre du staff argentin a donné une claque à Olmo, avant que toute cette bande de mauvais perdants ne tourne le dos à ses vainqueurs pendant la cérémonie de remise du trophée. Seules les larmes de Leo Messi ont pu attendrir le monde entier.
Toujours plus de matchs, toujours plus d’argent : en termes de gigantisme, on n’a encore rien vu dans le foot
En face, les Espagnols ne possédaient peut-être pas les meilleurs joueurs du tournoi mais assurément la meilleure équipe. Alors que les commentateurs, les recruteurs et les joueurs eux-mêmes décortiquent de plus en plus leurs « attempted goals » (tirs tentés), « passing accuracy » (taux de passes réussies) et autres statistiques individuelles, avec comme but ultime la conquête du Ballon d’or, les nouveaux champions du monde ont démontré la force supérieure du jeu collectif, enseigné au pays et à l’étranger par les meilleurs entraîneurs de la planète (Luis de la Fuente avec l’Espagne, Luis Enrique au PSG, Pep Guardiola à Manchester city, Mikel Arteta à Arsenal, Unai Emery à Aston Villa…).
Favoris jusqu’aux demi-finales, les Bleus se sont trouvés au cœur de cette contradiction entre briller perso ou performer grâce aux copains. Avec Kylian Mbappé, meilleur buteur (dix réalisations) et Michael Olise meilleur passeur décisif (sept) du tournoi, la France rafle les accessits mais son manque d’équilibre et de cohésion l’a fait exploser contre l’Espagne. Ce sera au successeur de Didier Deschamps, un certain Zinedine Zidane, de trouver le bon équilibre.
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Oui, le football est sauvé, mais jusqu’à quand ? En termes de gigantisme, on n’a encore rien vu. La Coupe du monde 2030 se déroulera dans six pays (Uruguay, Paraguay, Argentine, Portugal, Espagne et Maroc) et sur trois continents (Amérique du sud, Europe, Afrique). Gianni Infantino envisage déjà un tournoi non plus à 48 mais à 64 équipes. Toujours plus de qualifiés, toujours plus de matchs, toujours plus d’argent, toujours plus de voix pour lui, toujours plus d’intérêt sportif dilué. Heureusement, dans quatre ans, Donald Trump ne sera (a priori) plus président des Etats-Unis ni de la Fifa. Trafiquer la constitution des Etats-Unis (il n’a pas le droit de se présenter pour un troisième mandat) s’annonce tout de même plus compliqué que d’annuler un carton rouge en téléphonant à son laquais.