Le SCAF après le SCAF : « Après l’explosion de l’avion de combat NGF, Paris et Berlin doivent tout miser sur le cloud »
TRIBUNE - Dans une tribune publiée par Challenges à l’occasion du conseil des ministres franco-allemand (17 juillet), une douzaine de chercheurs français et allemands appellent Paris et Berlin, après l’explosion du progr

Le Chasseur de nouvelle génération (NGF), au cœur du Système de Combat Aérien Futur (SCAF), est mort, et on aurait tort de prétendre le contraire. Lorsque Paris et Berlin ont annoncé en juin que l’appareil ne serait pas produit en commun, ils actaient du même coup un échec majeur de la coopération bilatérale. Un des piliers perdure cependant : le « cloud de combat » c’est-à-dire l’architecture numérique du système. Il ne s’agit pas de chercher à ressusciter un projet de plateforme désormais dépourvu de base politique ou industriel, mais de replacer cette ossature digitale au cœur du projet des futures capacités aérospatiales de l’Europe. Le besoin de supériorité aérienne pour l’Europe n’a peut-être jamais été aussi prégnant, la fenêtre pour la garantir se referme rapidement.
Pour repartir sur des bases saines, les deux États doivent tirer les leçons de l’échec du NGF. La première relève de la gouvernance. Le NGF a échoué parce que les objectifs politiques, l’expression de besoin capacitaire, la maîtrise d’ouvrage, le partage des tâches et de la propriété intellectuelle n’ont jamais été stabilisés. Si elle veut survivre, toute future coopération devra absolument éviter cette renégociation permanente. Si le partage industriel et financier reste à ce stade un passage obligé des projets communs, il doit être défini d’emblée, et adossé à une gouvernance claire tout au long du cycle et, surtout, subordonné aux besoins opérationnels et à des normes techniques conjointes.
La coopération hors d’Europe, fausse bonne idée
Au regard des difficultés du SCAF, la tentation est forte pour certains de chercher la coopération hors d’Europe, au Moyen-Orient, en Asie ou aux États-Unis. Ces partenariats extra-régionaux peuvent se rajouter, mais ne sauraient remplacer un cœur souverain européen intégrant les couches les plus sensibles : architecture de données, commandement et contrôle, autonomisation, systèmes d’information opérationnels et de communication et effecteurs. La dépendance à des systèmes exogènes crée des vulnérabilités en matière de contrôle export, de maintenance, d’accès aux codes sources, d’intégration technique et de marges d’évolution. Ces options séduisent par la vitesse d’acquisition et les effets d’échelle, peinent à offrir une alternative sérieuse à la coopération, en particulier en ce qui concerne les technologies de rupture que sont l’autonomisation, l’IA et le cloud de combat.
Or, le contexte stratégique ne laisse plus la place à la complaisance ou à la naïveté. Les stratégies de défense de la France, de l’Allemagne comme de nombreux autres États européens convergent sur l’essentiel : la menace d’une guerre de haute intensité sur le continent face à une Russe révisionniste, dans un contexte de désengagement américain qui laisse béants des pans entiers de l’architecture de défense collective. Dans un tel conflit, la puissance aérospatiale est l’un des rares avantages capacitaires que l’Europe puisse exploiter pour compenser l’écrasante puissance de feu terrestre russe. Et puisque aucun allié européen n’envisage de combattre seul, cet avantage ne prendra son sens que si nos forces aériennes savent combattre ensemble. L’interopérabilité est donc la clé de la puissance aérienne européenne.
Le combat aérien moderne ne se décide plus à la performance des plateformes individuelles
Alliance, interopérabilité et supériorité aérienne sont désormais intimement liés par une même couche numérique. Le combat aérien moderne dit « Beyond Visual Range » (au-delà de la portée visuelle), ne se décide plus à la performance des plateformes individuelles (avions, missiles), mais à la performance collective de la boucle capteurs-effecteurs. Le tissu conjonctif compte davantage que chacun des organes. Or ce dernier, incarné par le cloud de combat, est précisément la partie du SCAF appelée à perdurer. Une coopération réduite et révisée peut inverser la logique qui a condamné le NGF et offrir une architecture digitale commune, fondée sur l’autonomie numérique et la connectivité.
Le cloud de combat n’a rien de vaporeux : c’est l’architecture logicielle partagée, les réseaux de communication et les liaisons satellites par lesquels capteurs, effecteurs et les pilotes humains au sommet de la boucle de décision échangent et exploitent les données. Tout chasseur habité, qu’il soit de génération 4,5, 5 ou 6, mais aussi les effecteurs déportés, drones consommables, remote carriers ou aéronefs avancés de combat collaboratif, doit pouvoir s’intégrer à cette architecture commune et contribuer au même réseau de combat, quels que soient son cadre technologique ou son avionique héritée. Sans cela même le meilleur avion du monde sera pris dans les mailles du réseau adverse.
La France et l’Allemagne, mais aussi la Suède, l’Espagne et d’autres, tous auront besoin de capacités de combat aérien de pointe. Les critères nationaux pourront varier, mais tous requerront une force aérienne connectée, équipés d’une masse d’effecteurs financièrement accessibles et plus autonomes. L’important n’est pas tant de savoir qui dirige que la manière de collaborer au travers d’une architecture ouverte de référence, aux normes de sécurité bien définies, à la fois contraignantes et certifiables, accessible à des industriels européens accrédités, des grands groupes aéronautiques aux scale-ups de la défense. S’il n’existe pas d’alternative au développement de plateformes nationales distinctes, qu’elles partagent au moins la même architecture de données.
« Il est essentiel que la France et l’Allemagne préservent ce qu’il reste en commun »
C’est le sens de notre appel. Les prochaines échéances franco-allemandes doivent amorcer cette refondation. Il est essentiel que les deux pays préservent ce qu’il reste en commun, élargissent et approfondissent la coopération sur le cloud de combat, la connectivité et les effecteurs, qu’ils invitent la Suède et les autres Européens désireux à participer à ce projet de coalition, qu’ils l’adossent à un financement partagé donnant lieu à une gouvernance stable et réaliste. S’il faut assumer que les plateformes habitées doivent rester sous leadership national, le cloud commun ne peut être une option, il devra permettre à ces plateformes de combattre ensemble dans une architecture européenne du combat aérien.
Elie Tenenbaum, directeur du Centre des études de sécurité, Ifri
Claudia Major, vice-présidente senior pour la sécurité transatlantique, German Marshall Fund of the United States
Delphine Deschaux-Dutard, maîtresse de conférences en science politique, Université Grenoble Alpes
Samuel Faure, chercheur à l’Institut de recherche stratégique de l’École militaire (IRSEM)
Ulrike Franke, senior policy fellow, European Council on Foreign Relations (ECFR)
Pia Fuhrhop, directrice de la division Sécurité internationale, Stiftung Wissenschaft und Politik (SWP, Berlin)
Pierre Haroche, maître de conférences en politique européenne et internationale, ESPOL, Université catholique de Lille
Paul Maurice, directeur du Comité d’études des relations franco-allemandes (Cerfa), Ifri
Johanna Möhring, chercheuse associée au Centre interdisciplinaire sur les enjeux stratégiques (CIENS), Ecole Normale Supérieure (ENS), Paris, et Associate fellow au CASSIS, Université de Bonn
Christian Mölling, politiste, fondateur d’EDINA (Berlin)
Léo Péria-Peigné, chercheur au Centre des études de sécurité, Ifri
Jana Puglierin, senior policy fellow et directrice du bureau de Berlin, European Council on Foreign Relations (ECFR)
Olivier Schmitt, professeur, Royal Danish Defence College (Copenhague)
Hans Stark, professeur à Sorbonne Université, conseiller pour les relations franco-allemandes à l’Ifri