Le groupe de Champagne Roederer pourrait voir son projet d’achat de vignes en Bourgogne bloqué par l’Etat
La société de Champagne Roederer se voit réclamer par l’Etat des aménagements à son offre d’achat du Domaine Pierre Damoy (estimé entre 300 et 500 millions d’euros). Sans cela, l’acquisition pourrait être bloquée.

Les rachats de vignes ne sont pas un long fleuve tranquille. Le dirigeant du groupe Roederer peut en témoigner. A 59 ans, Frédéric Rouzaud, représentant de la septième génération de l’entreprise familiale et 162e fortune de France, poursuit la stratégie de son père d’expansion en dehors de la Champagne. Avec, pour la première fois, un projet d’implantation en Bourgogne.
Le 9 avril, la société a en effet confirmé « être entrée en négociations exclusives » pour la prise de contrôle du Domaine Pierre Damoy à Gevrey-Chambertin, après la révélation de l’opération par Challenges. Mais, pour l’heure, rien n’est fait. Avant de mettre la main sur ce joyau viticole, qui compte 8 hectares de grands crus, la maison Roederer doit obtenir le feu vert de l’Etat.
Depuis 2021, toute acquisition de plus de 40 % d’une exploitation viticole est soumise à l’accord de la préfecture, dès lors qu’elle émane d’une société possédant déjà de grandes surfaces viticoles. Une mesure qui vise à lutter contre la trop forte concentration des propriétés.
Or, selon nos informations, la préfecture de Côte d’Or vient d’indiquer au groupe de Champagne qu’elle pourrait bloquer l’acquisition si celui-ci ne proposait pas de « mesures compensatoires ». Concrètement, les représentants de l’Etat attendent de la société Roederer qu’elle « rende » une partie des vignes. Soit sous la forme de vente de parcelles, soit sous la forme de locations à de jeunes viticulteurs mais pour des périodes longues.
La négociation est suivie de très près par les syndicats viticoles. « Nous avons demandé que le groupe lâche un quart du vignoble et une petite partie des grands crus, détaille Thiébault Huber, président de la Confédération des appellations et des viticulteurs de Bourgogne. Cela se passe très bien, Frédéric Rouzaud joue le jeu. » Déjà propriétaire de 1 000 hectares de vignes en Champagne, dans le Bordelais, en Côtes-Du-Rhône et en Provence, le groupe Roederer a fait remonter de premières propositions aux professionnels.
Soucieux de s’intégrer au milieu bourguignon, le PDG Frédéric Rouzaud multiplie aussi les visites de courtoisie à ses futurs voisins de Gevrey-Chambertin. « Il veut casser son image de grande fortune qui débarque avec ses millions, observe un habitant. C’est plutôt habile dans une région qui compte beaucoup de petites exploitations et où tout le monde travaille côte à côte dans les vignes. »
Un domaine valorisé entre 300 et 500 millions d’euros
A Gevrey-Chambertin, la transaction est d’autant plus commentée que l’actuel exploitant, Pierre Damoy, propriétaire à 40 % du domaine, ne souhaite pas vendre. « Il est en conflit depuis plusieurs années avec les autres membres de sa famille actionnaires qui lui réclament des dividendes toujours plus élevés, souffle un vigneron. La vente s’est échafaudée dans son dos. Pour lui, c’est tragique. »
Discret, le viticulteur est un personnage emblématique de la commune, surnommé par certains « Monsieur Chambertin ». Celui qui cultive depuis 1992 les vignes acquises par son arrière-arrière-grand-père est un adepte des vendanges tardives pour produire des vins denses et puissants. Avec 9,3 hectares, dont 5,2 hectares de la fameuse appellation Clos de Bèze et 2,2 hectares d’une vigne très ancienne de Chapelle Chambertin, son domaine est évalué entre 300 et 500 millions d’euros par les experts.