Le rachat de Warner Bros. suspendu : un camouflet judiciaire et, surtout, une nouvelle menace sur ce mariage à 110 milliards
Une juge californienne a suspendu, lundi 20 juillet, le rachat du géant hollywoodien Warner Bros. Discovery par son concurrent Paramount Skydance, afin d’examiner si les craintes pour la concurrence soulevées par cette f

La justice américaine s’invite dans l’épineux dossier du rachat de Warner Bros. Discovery (WBD) par Paramount Skydance. Ce lundi 20 juillet, une juge fédérale d’Oakland (Californie) a en effet ordonné la suspension du rachat du géant hollywoodien par son concurrent, selon un document versé au dossier et consulté par l’AFP. La juge Aracelli Martinez-Olguin a pris cette décision après avoir été saisie en référé par les procureurs de douze Etats américains, qui estiment que la combinaison des deux entreprises présenterait un risque pour la libre concurrence et les consommateurs.
Les Etats à l’origine de la procédure « présentent des éléments solides selon lesquels la transaction va affaiblir la concurrence de manière substantielle », écrit la juge Aracelli Martinez-Olguin dans sa décision. La magistrate a également estimé que le groupement des procureurs avait « démontré » que l’union des deux groupes « entraînerait des dommages irréversibles » si elle était mise en œuvre avant que le dossier ne soit tranché au fond. L’opération « serait difficile, sinon impossible, à dénouer [si elle était réalisée dès maintenant, ndlr] compte tenu de la consolidation opérationnelle, du partage d’informations sensibles et de la réaffectation ou du licenciement de certains employés », a encore estimé la juge, qui va désormais prendre le temps d’examiner l’affaire, avant de rendre un jugement définitif sur la fusion.
« C’est une victoire cruciale, a de son côté réagi le procureur de Californie Rob Bonta dans un communiqué, à l’origine de la mobilisation des Etats américains. La loi est de notre côté et nous sommes impatients de continuer à défendre notre cause. » La coalition de procureurs s’attend à ce que ce rapprochement, s’il va à son terme, occasionne des hausses de prix, une moindre qualité des contenus et un volume plus faible de films et séries produits.
Beaucoup craignent par ailleurs que ce mariage à 110 milliards de dollars ne débouche sur des suppressions d’emplois massives dans une industrie ayant déjà connu plusieurs vagues de fusions et de licenciements. Si l’opération aboutit, la famille Ellison, propriétaire du conglomérat Paramount Skydance et proche de Donald Trump, contrôlerait deux chaînes d’information, CBS News et CNN, deux grands studios de cinéma, Paramount Pictures et Warner Bros., ainsi que deux plateformes de streaming, Paramount + et HBO Max.
Rachat de Warner Bros : un méga deal qui inquiète tout un pays
Même s’il s’agit d’un jugement temporaire, il n’en constitue pas moins un camouflet pour Paramount Skydance, qui présentait son offre comme davantage susceptible d’être autorisée par les régulateurs que celle de Netflix. Car le géant du streaming avait un temps été choisi comme acquéreur par WBD, avant que Paramount ne fasse une contre-offre et pousse Netflix à retirer sa proposition de rachat.
Pour tout comprendre, il faut rembobiner jusqu’en octobre 2025. WBD annonce alors être en vente après avoir reçu « l’intérêt non sollicité de plusieurs acteurs » pour une partie ou l’ensemble de l’entreprise. Comme l’explique le New York Times à l’époque, cette annonce intervient après que Paramount a formulé plusieurs offres de rachat en l’espace de quelques semaines.
WBD rejette dans un premier temps les avances de Paramount, qui dépose donc une nouvelle offre. D’autres concurrents montent alors au créneau, notamment Comcast, Amazon… et Netflix. Ce dernier finit par l’emporter début décembre, WBD acceptant de vendre ses activités de streaming et de studios à Netflix pour 83 milliards de dollars. Mais une clause du contrat autorise WBD à considérer des offres concurrentes, ce que le géant hollywoodien ne va pas manquer de faire.
C’est dans ce contexte que Paramount formule par la suite une contre-offre valorisant WBD à 108 milliards de dollars. A l’inverse de Netflix, Paramount entend aussi racheter les chaînes de télévision de WBD, et propose un paiement entièrement en numéraire. Mais le conseil d’administration de WBD estime que l’offre de rachat n’apporte pas de garanties financières suffisantes, et finit par la rejeter mi-décembre, recommandant à ses actionnaires de privilégier celle de Netflix.
Le patron de Paramount, David Ellison, n’a toutefois pas dit son dernier mot. Il entame en janvier une tournée des capitales européennes pour faire du lobbying auprès des dirigeants politiques et des grandes entreprises du cinéma, cherchant à présenter son offre de rachat comme la seule véritablement bénéfique pour l’industrie. Parallèlement, Paramount continue d’améliorer sa proposition.
Une mobilisation qui finit par payer : en février, Paramount annonce l’acquisition de WBD par le biais d’une offre valorisant le géant hollywoodien à 110 milliards de dollars. Celle-ci comprend une indemnité de rupture de 7 milliards de dollars que Paramount devrait payer si la transaction n’aboutissait pas en raison de problèmes réglementaires. Et le studio prend également à sa charge les 2,8 milliards de dollars d’indemnités de rupture que WBD devra payer à Netflix. David Ellison peut s’appuyer sur la puissance financière de son père, le magnat de la tech Larry Ellison, qui n’hésite pas à apporter un financement en fonds propres de 40,4 milliards de dollars pour soutenir son offre.
Netflix décide alors de sortir de la course, ses dirigeants estimant que « l’accord n’est plus financièrement attractif ». L’annonce est saluée en Bourse, car les investisseurs du géant du streaming s’inquiétaient des risques financiers posés par la fusion, en raison de la diversification des activités qu’elle aurait entraînée.
Et si Netflix sortait finalement gagnant du rachat de Warner Bros. Discovery par Paramount ?
Paramount désormais face aux défis réglementaires
Fin avril, les actionnaires de WBD approuvent la fusion avec Paramount. Le prochain défi pour l’entreprise dirigée par David Ellison est désormais d’obtenir le feu vert des autorités de régulation. Paramount franchit une première étape en juin, lorsque la branche antitrust du ministère de la Justice américain approuve le rapprochement.
Si le patron de Paramount doit encore obtenir le feu vert des régulateurs européens et britanniques, son projet de fusion semblait en bonne voie avant que la justice californienne n’ordonne sa suspension. Celle-ci doit durer au minimum 14 jours, mais pourrait être étendue jusqu’à 28 jours, comme le précise Le Monde. Paramount fait de plus face à une autre action en justice aux Etats-Unis, menée cette fois par le syndicat des scénaristes américains WGA. Ce dernier argue lui aussi que cette fusion violerait le droit à la concurrence et nuirait à la profession.
Sans surprise, le marché a mal réagi à l’annonce de la suspension lundi, le titre WBD atteignant son plus bas niveau depuis plus de sept mois. De son côté, Paramount Skydance est descendu à un cours qu’il n’avait plus connu depuis près de 17 ans. Alors que leur sort est désormais suspendu à la décision de la juge Aracelli Martinez-Olguin, une chose est sûre : la saga du rachat de WBD est encore loin de son épilogue.