THE NEW YORK TIMES. Coney Island à New York : l’île de la sensation
Depuis plus de cent ans, la station balnéaire de Brooklyn attire une foule bigarrée. Venue pour y jouir de son très culte parc d’attractions et s’attabler chez des restaurateurs hauts en couleur.

« Weird and wonderful », bizarre et merveilleuse. C’est par ces mots que les journaux télévisés locaux new-yorkais aiment décrire la célèbre Mermaid Parade, ce défilé de sirènes qui marque le début de l’été à Coney Island, la grande plage de Brooklyn. Cette année, il a eu lieu le 20 juin. Des centaines de créatures marines se sont élancées sur le boardwalk, la promenade en bois qui longe l’océan sur plus de 4 kilomètres.
Dans une atmosphère de liesse, au son de trompettes et de musique techno, les sirènes ont avancé, outrageusement maquillées, engoncées dans leur costume – queue de poisson aux reflets argentés et soutien-gorge pigeonnant, dégoulinant de coquillages en plastique. Jeunes et moins jeunes, elles sont arrivées hilares au bord de l’eau où, en tête de procession, un barbu grimé en roi Neptune, armé de son trident en carton-pâte, a ouvert symboliquement la saison estivale. Kitsch, clinquant et coloré, l’événement, attire, chaque année, depuis 1983, New-Yorkais et touristes, faisant les délices des réseaux sociaux.
Record battu au Nathan’s : 76 hot-dogs avalés en dix minutes
Dans les trois prochains mois, ils vont être des centaines de milliers à débarquer chaque jour à Coney Island en métro, accessible en à peine une heure depuis le centre de Manhattan. Le 4 juillet, une autre tradition rassemblera du monde : le concours du plus gros mangeur de hot-dogs, organisé depuis plus de cinquante ans par le fast-food Nathan’s à chaque fête nationale. Record du plus glouton : 76 sandwichs avalés en dix minutes.
Le fast-food Nathan’s, où est organisé le concours du plus gros mangeur de hot dogs.
Il y a plus d’un siècle que les New-Yorkais les plus modestes fréquentent Coney Island pour échapper à la chaleur suffocante de la grande ville et passer la journée sous les parasols, avec sièges pliants et pique-nique. Les plus jeunes, eux, sont, à l’instar de l’acteur Harvey Keitel enfant, irrésistiblement attirés par les manèges attenants, sorte de Luna Park à l’ancienne, où on peut faire du grand huit (le Cyclone va fêter ses 99 ans), comme de la balançoire ou du tir à la carabine.
Au début du XXe siècle, Coney Island était surnommé Sodome-sur-Mer !
« Il faut imaginer le Lower East Side, au sud de Manhattan, à la fin du xixe siècle, observe l’architecte Gregg Pasquarelli. C’était un quartier d’immigrés pauvres, où régnait une immense promiscuité. Pour 5 cents de l’époque, ils pouvaient prendre le métro et se divertir dans ce qui était Las Vegas avant Las Vegas, Disney avant Disney. » Un gigantesque parc de tous les excès, à la réputation tellement sulfureuse que Sigmund Freud l’a visité en 1909. Ne le surnommait-on pas en ce temps-là « The playground of the world » (le terrain de jeu du monde) et « Sodom on the sea » (Sodome-sur-Mer) ? « Ce lieu unique a toujours servi de défouloir à Manhattan », abonde Thomas Campanella, professeur d’urbanisme à l’université Cornell. Auteur de l’essai Brooklyn the Once and Future City (Brooklyn, la Ville d’hier et de demain, 2019, Princeton University Press, non traduit), il estime que « le mythe reste vivace, même si la réalité s’est affadie par rapport aux années 1960 ».
Très présente dans la culture populaire, Coney Island a servi de décor à de nombreux films américains, à l’ambiance nostalgique chez Woody Allen, ou interlope dans les deux longs-métrages acclamés à Cannes, Requiem for a Dream de Darren Aronofsky (2000) et Anora de Sean Baker (2024). Côté musique, des Excellents à Lou Reed, de Van Morrison à Taylor Swift, les artistes ont célébré la plage. Dans son livre de souvenirs Just Kids, Patti Smith écrit : « Il n’y avait rien de plus merveilleux pour moi que Coney Island dans son innocence crue. »
Propriétaire d’un « dispensaire » à cannabis et de plusieurs stands de tir
Par tous les temps, une foule bigarrée et bruyante déambule sur le boardwalk s’interpellant, chantant, dansant aussitôt qu’un orchestre s’improvise, peu inquiète de son look, comme cette adolescente aux cheveux verts, en Moon Boots et bas résille de laine rouge. Les fans parlent d’un « esprit de Coney Island » et plébiscitent les personnages qui vont avec. Ainsi, Carlo Muraco, sympathique fort en gueule qui a commencé en bord de plage avec le stand Shoot the Freak (Tirez sur le fou). Maintenant, il possède le bar Margarita Island, « un « dispensaire » à cannabis qui marche du feu de dieu » et huit stands, dont un avec des têtes de clown des années 1950, qu’il faut asperger pour gonfler le ballon de baudruche au-dessus de leur tête.
Carlo Muraco, propriétaire du bar Margarita Island, à la tête de huit stands.
« Il y a suffisamment de magie ici pour que chacun reçoive sa part », assure Dennis Vourderis, propriétaire avec son frère de la grande roue, la Wonder Wheel. Arrivé de Grèce, leur père Deno a d’abord vendu des glaces sur la plage, avant de racheter en 1983 le manège mythique, qui, construit en 1920, a été classé monument historique. Et que dire de la vue à 46 mètres de hauteur : droit devant, le pont de Verazzano, sur la gauche, la plage, la foule et l’océan, sur la droite, la skyline (la ligne d’horizon) de Manhattan.
Le restaurant Gargiulo’s compte De Niro et DiCaprio parmi ses aficionados
Chez les restaurateurs aussi, les personnages hauts en couleur sont nombreux. Chez Totonno’s, plus ancienne pizzeria de New York, une des plus primées aussi, Antoinette Balzano, patronne et petite-fille du fondateur, a décidé, à 80 ans bien sonnés, de raccrocher. Elle ne propose plus que des pizzas à emporter le week-end. Son affaire est en vente depuis des mois. « J’ai reçu 250 propositions », bougonne-t-elle, en notant à la volée les commandes passées par téléphone. Elle veut enseigner elle-même l’art du pizzaiolo à son successeur. Pour l’instant, personne n’a eu l’heur de lui plaire.
Chez Gargiulo’s en revanche, la succession est assurée avec Michael, 31 ans. Chargé de la pâtisserie et des réseaux sociaux, il déroule l’histoire dans ce restaurant italien, ouvert en 1907 et racheté par son grand-père et ses grands-oncles Russo soixante ans plus tard. Un peu en retrait de la plage, il a gardé intacts les us et coutumes d’antan. Gare au client qui se présente en short, il sera évincé : « Nous tenons à un certain standing. » Les tables sont recouvertes de nappes blanches, les serveurs portent des nœuds papillon noirs, pour le plus grand bonheur des aficionados, Robert de Niro ou Leonardo DiCaprio, fondus des fameuses palourdes grillées au four.
Michael et Louis Russo, copropriétaires du restaurant italien Gargiulo’s.
Un peu déglinguée, Coney Island est bordée côté route par des barres de logements sociaux, et encadrée par deux quartiers rupins. Manhattan Beach à l’est, où les grandes demeures surchargées, souvent propriété de Russes, dépassent les 5 millions de dollars, et à l’ouest, Sea Gate, communauté privée d’un millier de maisons, gardée par une police privée. « Elle a été fondée en 1899 par de riches familles, comme les Morgan et les Vanderbilt, détaille Olga Moldavsky, agente immobilière dans le quartier. Aujourd’hui, les demeures modestes jouxtent les manoirs d’origine, dont l’élégance et la vue sur l’eau sont prisées. »
Résiliente, Coney Island a surmonté nombre de catastrophes : récessions, ouragans, dont le dévastateur Sandy en 2012, incendies qui ont balayé des manèges entiers et même, en 1896, le Colossal Elephant, un hôtel de 31 chambres en forme de pachyderme. Dernière menace en date : l’arrivée de promoteurs, qui l’an dernier ont tenté de construire un casino avec un hôtel de 42 étages. « Les jeux d’argent sont la dernière chose dont nous ayons besoin », fulmine Justin Brannan, ancien rockeur punk, qui fut un des conseillers municipaux de Big Apple les plus acharnés contre le projet. Celui-ci a fini par être enterré, tant la population s’est mobilisée.
Lui aussi vent debout contre la spéculation, Zohran Mamdani, le maire de New York, alors en campagne, a endossé une autre tradition de Coney Island, le 1er janvier 2025. Rejoignant les polar bears (ours polaires), les New-Yorkais qui se baignent pour la nouvelle année, il s’est jeté dans l’eau glacée. Il a proclamé : « Je gèle comme nous allons geler les loyers », sous les vivats de la foule.
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