Elle produit à elle seule la moitié de tout le maïs de l'UE (et sans les normes): l'Ukraine est l'amie de l'Europe mais l'entrée dans l'UE de ce géant céréalier serait un "coup de grâce pour l'agriculture française"
Face à un pays devenu aujourd'hui un géant mondial des céréales, les producteurs français de maïs veulent faire entendre leur voix alors que l'UE se planche sur une future adhésion de l'Ukraine au bloc européen.

Alors que l'Ukraine toque à la porte de l'Union européenne, les producteurs français de maïs veulent faire entendre leur voix. Géant agricole, le pays d'Europe orientale a produit quasiment 31 millions de tonnes de maïs en 2025: au même moment, la production de maïs de toute l'UE pesait environ 60 millions de tonnes, dont 13 millions de tonnes en France. "Nous sommes très attentifs à ce qui va se passer" s'agissant du processus d'intégration à l'UE, a averti mardi le président de l'Association générale des producteurs de maïs (AGPM), Franck Laborde, lors d'une conférence de presse.
"Nous ne souhaitons pas qu'une intégration [de l'Ukraine à l'UE] plus ou moins incontrôlée soit le coup de grâce pour l'agriculture française et les producteurs de maïs français", a soutenu le président de l'AGPM. Après la levée du veto hongrois, l'UE a formellement repris à la mi-juin les négociations sur l'adhésion de l'Ukraine au bloc européen. Les États membres ont donné leur feu vert à l'ouverture d'un premier groupe de cinq chapitres de négociation, une première étape pour Kiev sur le chemin de l'UE, et cinq autres chapitres pourraient être ouverts "avant le début de l'été", indiquait alors la commissaire européenne à l'élargissement Marta Kos.
Très offensif sur le sujet, et bien plus optimiste que les Vingt-Sept qui se montrent bien plus prudents, le président ukrainien Volodymyr Zelensky a répété à plusieurs reprises vouloir que son pays rejoigne l'UE d'ici 2030. Or, affirment les producteurs français de maïs, l'entrée de l'Ukraine dans l'UE pourrait déstabiliser la filière européenne. Dans le maïs, le pays "s'est positionnée parmi les premiers producteurs mondiaux, mais surtout parmi les premiers exportateurs", a souligné Olivier Antoine, directeur du cabinet ORAE Géopolitique, auteur d'un rapport sur la céréale ukrainienne commandé par l'AGPM.
D'autant que, pour l'heure, la guerre a épargné les épis locaux: "les régions centrales", éloignées des combats et libres de l'occupation russe, "sont les plus grandes zones de production", a-t-il observé. "On joue aujourd'hui avec des règles différentes" En 25 ans, la production ukrainienne de maïs a été multipliée par huit, tandis que les surfaces cultivées ont triplées. Largement tournée vers l'exportation, l'Ukraine expédie les trois quarts de sa production vers les marchés internationaux.
Presque la moitié des exportations se dirigent aujourd'hui vers l'Union européenne, dont elle est (de loin) le premier fournisseur étranger, malgré les droits de douane qui s'appliquent sur les produits ukrainiens aux frontières de l'UE – dans le cadre de son accord d'association signé avec l'Ukraine, Kiev bénéficie toutefois d'un contingent de 650. 000 tonnes de maïs sans droits de douane, qui va être bientôt relevé à 1 million de tonnes. Du côté de l'AGPM, on déplore des conditions de production inégales entre les deux parties, énumérant des coûts de production inférieurs, l'utilisation de produits phytosanitaires interdits dans l'UE, des règlementations agricoles plus souples ou des exploitations de très grande taille gérées par des agro-holdings.
"On est en distorsion de concurrence sévère" avec l'Ukraine, car "on joue aujourd'hui avec des règles différentes", a affirmé Benoît Laborde, président de la section semences de l'AGPM. "Depuis deux ans, les importations de maïs semence depuis l'Ukraine sont devenues très importantes en France et en Europe", a-t-il appuyé pour illustrer son propos. Surtout, l'interprofession française s'inquiète de la volonté de l'Ukraine d'accélérer le développement de sa filière transformation, alors qu'elle exporte aujourd'hui surtout des grains bruts.
Pour défendre son point de vue, l'AGPM a mis sur la table son propre chiffrage des conséquences d'une entrée du pays dans le club européen. Trois scénarios ont été établis par le cabinet ORAE Géopolitique: un statu quo avec un front stabilisé et un conflit non résolu, un conflit résolu menant à une entrée dans l'UE à l'horizon 2030, un conflit résolu menant à un gouvernement pro-russe. Le deuxième scénario imagine que la guerre avec la Russie s'arrête immédiatement, que l'Ukraine obtienne un statut d'État associé à l'UE dès 2026 et qu'elle rejoigne entièrement l'UE en 2030.
Selon ce scénario, la production ukrainienne pourrait atteindre 39 millions de tonnes en 2030. Dans ce cas, 2,9 millions de tonnes de maïs français seraient "en danger", affirme l'AGPM, qui estime que cela se traduirait par une perte de chiffre d'affaires de 663 millions d'euros. D'après le même rapport, les investissements facilités par son entrée dans l'UE lui permettraient de gagner en compétitivité et de développer une solide filière transformatrice, notamment tournée vers les débouchés à haute valeur ajoutée, comme les semences, l'amidonnerie ou la volaille.
Un chemin encore long pour Kiev jusqu'à l'adhésion Mais une adhésion dès 2030 semble très hypothétique (et davantage pour un arrêt de la guerre dès cette année). Kiev vient à peine d'ouvrir ses cinq premiers chapitres de négociations – il y a 35 chapitres au total – et la plupart nécessiteront de lourds efforts pour être jugés acquis par Bruxelles, au vu de l'éloignement de l'Ukraine vis-à-vis des standards communautaires actuels. Puis, une fois refermés, il faudra encore que tous les États membres approuvent l'entrée de l'Ukraine et ratifient le traité d'adhésion, alors que certains d'entre eux se montrent très réticents à une arrivée rapide.
"Il est évident que nous ne serons pas en mesure de mener à bien le processus d'adhésion dans un avenir proche, compte tenu des innombrables obstacles ainsi que des complexités politiques des procédures de ratification", estimait encore fin mai le chancelier allemand Friedrich Merz dans une lettre à ses homologues européens. S'il a levé le veto jusqu'alors imposé par son prédécesseur Viktor Orban, le nouveau Premier ministre hongrois Péter Magyar a lui aussi refroidi les ambitions ukrainiennes en affirmant qu'une adhésion de Kiev ne serait pas possible avant 10 ou 15 ans. Surtout, l'Ukraine sera tenue de se conformer aux normes européennes.
"On craint une accélération politique de l'adhésion à des conditions qui ne seraient pas habituelles", a affirmé Frank Laborde, évoquant une demande d'organisations agricoles ukrainiennes de pouvoir bénéficier d'une période de transition de dix ans après l'adhésion pour harmoniser la législation locale avec celle de l'UE, comme le rapportait Agra Presse. "Nous comprenons les considérations politiques en faveur d'un rapprochement avec l'Ukraine" et "nous comprenons les difficultés du peuple ukrainien" mais il ne faut pas que "nous pâtissions de ce rapprochement", a indiqué le président de l'AGPM. Une telle exception n'a toutefois jamais été accordée par Bruxelles et certains États membres y seraient probablement fortement opposés – la France notamment – au vu du poids du lourd secteur agricole ukrainien.